/news/health
Navigation

Des Québécois retardent leur visite à l’hôpital en raison de la COVID-19

Coup d'oeil sur cet article

Des personnes éprouvant des symptômes de problèmes cardiovasculaires se montrent toujours réticentes à se rendre à l’hôpital par crainte d’attraper la COVID, ce qui peut avoir de lourdes conséquences sur leur santé.

Le phénomène avait défrayé la manchette une première fois en mars au début de la pandémie. Si les Québécois sont maintenant habitués aux mesures sanitaires, certains hésitent toujours à se rendre à l’hôpital lorsque nécessaire.

«On constate encore cette crainte dans toute la province», lance la cardiologue Isabelle Nault de l’Institut universitaire de pneumologie et de cardiologie de Québec (IUCPQ).

«On rencontre des types de complications post infarctus qui faisaient presque partie de l’histoire de la médecine. Les gens qui ont des douleurs à la poitrine doivent venir à l’hôpital. On va directement en laboratoire d’hémodynamie pour aller débloquer les artères du cœur parce que le slogan c’est ‘le temps c’est du muscle’. Le plus rapidement qu’on peut lever le blocage, le plus de muscle qu’on va sauver.»

Les conséquences sont parfois irréparables insiste la Dre Nault. «Quand c’est bloqué depuis des heures, voire des jours, le muscle devient nécrosé. Même si on ouvre l’artère quatre jours plus tard, c’est un peu comme arroser une branche sèche, ça ne fera pas pousser les feuilles.»

S’obstiner avec un malade

Sa collègue de l’IUCPQ, Kim O’Connor, fait le même constat. La cardiologue doit également faire davantage de consultations téléphoniques ce qui a aussi des conséquences.

«C’est difficile de se faire une idée d’un patient qui nous parle d’essoufflement. A-t-il de l’eau dans les jambes, sur les poumons, un souffle cardiaque? Voir un patient nous donne beaucoup de réponses. On peut minimiser le problème ou au contraire estimer que c’est pire que ce ne l’est en réalité.»

Et même s’ils montrent des signes inquiétants au téléphone, des patients rechignent toujours à se rendre à l’hôpital. Et ce en dépit du fait que la COVID est mieux connue que le printemps dernier et que les hôpitaux se sont mieux organisés.

«Il m’est aussi arrivé de devoir insister vraiment beaucoup pour convaincre des patients de venir à l’hôpital en raison des symptômes qu’ils décrivaient, poursuit la Dr O’Coonor. Certains ne sont même pas venus. J’ai eu une patiente qui avait depuis quelques jours des symptômes compatibles avec un AVC et il a fallu que j’appelle sa famille pour la convaincre de venir.»

Généralisé

«Chaque médecin a des exemples à citer», mentionne pour sa part Arsène Basmadjian, président de l’Association des cardiologues du Québec (ACQ), qui travaille à l’Institut de cardiologie de Montréal.

«Notre association et la Fondation des maladies du cœur ont fait des appels de ne pas hésiter de venir à l’hôpital en présence de symptômes. Les chances de mourir d’un infarctus ou d’un AVC à la maison sont clairement plus élevées que celles d’attraper la COVID à l’hôpital», précise-t-il.

Il n’y a pas encore de statistiques au Québec pour appuyer les observations des cardiologues sur le terrain, mais l’Ontario et la Colombie-Britannique ont documenté le phénomène le printemps dernier.

«On a constaté une baisse des infarctus aigus de 30%. Il n’y a aucune raison pour laquelle ils auraient diminué. On pense plutôt que les gens sont simplement restés à la maison», analyse le Dr Basmadjian.

Dans une étude publiée dans le Journal of the American College of Cardiology qui s’est penchée sur des statistiques du premier mois de la pandémie à New York, le Dr Laurence M. Epstein a écrit que «non seulement les gens ne se sont pas rendu à l’hôpital, mais ils n’ont même pas contacté le 911.»

Toujours aux États-Unis, une analyse a été publiée la semaine dernière par la Société des chirurgiens thoraciques. Dans les états de la Nouvelle-Angleterre, elle a remarqué une réduction de 53% des chirurgies cardiaques du début de la pandémie jusqu’à la fin de l’étude en juin dernier. Ce qui a fait dire au Dr Tom Nguyen «qu’il y a des Américains qui auraient dû être opérés et qu’ils ne l’ont jamais été.»

Mourir de la COVID sans l’avoir

«On l’a vu beaucoup en début de pandémie, partout au pays et dans le monde. Mais ça semble moins pire durant la deuxième phase», estime Marc Ruel, président de la Sociéte canadienne de cardiologie et chirurgien cardiaque à l’Institut de cardiologie d’Ottawa, au sujet de cette crainte à se faire soigner.

Le Dr Ruel a évoqué des statistiques sur la mortalité qui a augmenté en Europe. Mais ce qu’il remarque, c’est que plus de la moitié de ces décès supplémentaires ne découle pas d’avoir développé l’infection à la COVID-19.

«Il y a plus de gens qui meurent parce qu’ils restent à la maison (au lieu de se faire soigner) et ne s’occupe pas de leur santé en raison de la pandémie, qu’il n’y en a qui meurent de la COVID. Il y a des raisons de penser que la plupart de ces décès non reliés à la COVID sont cardiovasculaires. C’est assez incroyable comme constat», dit celui qui pense que les données canadiennes arriveront aux mêmes conclusions lorsqu’elles seront compilées.

Le délestage

Au-delà des conséquences de tarder à se faire soigner, le Dr Basmadjian, est soucieux des effets des retards à subir un examen, que ce soit en raison de la peur de se présenter à l’hôpital ou du délestage actuellement imposé par le système.

«On a délesté beaucoup au printemps et on ne l’a pas rattrapé. Beaucoup de patients n’ont pas été vus et leurs examens ont été reportés. Maintenant on est content de moins délester, mais on déleste encore. Ce n’est pas de passer de 50% à 60 ou 70% qu’on va rattraper le retard et ce n’est pas réaliste de fonctionner à 150%. Avant la COVID on ne pouvait pas faire ça et on avait des listes d’attentes. Ces listes vont exploser quand les gens vont sortir du bois où ils sont cachés.»

Il reconnaît que les listes d’attentes actuellement en cardiologie «ne sont pas astronomiques». Mais il estime que la situation pourrait éventuellement s’aggraver.

«Si les patients ne sont pas diagnostiqués, s’ils ne passent pas leurs examens, où s’ils ne sont pas vus aussi souvent parce qu’on ne peut plus remplir nos salles d’attente, ces gens passent sous le radar. On est inquiet de la santé cardiovasculaire de notre population.»

Le Dr Basmadjian ne voit qu’une façon de s’en sortir. «Malheureusement, il va falloir prioriser les gestes et les actes. Une fois que les soignants eux-mêmes vont être en bonne santé, il va falloir de l’aide au niveau ministériel. Ça va prendre du personnel et de l’argent. Sinon, il y a un prix à payer comme société.»

Le vaccin

De son côté, le Dr Ruel compte aussi sur la vaccination pour sortir de la situation actuelle. Si la campagne n’avance pas à la vitesse que bien des gens souhaiteraient, il n’en demeure pas moins qu’elle demeure essentielle selon lui.

«Plus les gens vont être vaccinés rapidement, plus rapidement on pourra traiter les maladies autres que la COVID. On a assez d’évidences pour dire que le vaccin est sécuritaire, chez les patients cardiaques aussi», conclut-il.