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D’enseignante dans une prison de la Colombie à électromécanicienne au Québec

D’enseignante dans une prison de la Colombie à électromécanicienne au Québec
Photo Courtoisie, Yuryrena Betancur Rodas

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Une Colombienne forcée à l’exil parce que sa vie était en danger dans son pays est maintenant une des rares femmes immigrantes à travailler en électromécanique au Québec.

Yuryrena Betancur Rodas travaille dans une entreprise de Lanoraie, dans Lanaudière, spécialisée dans la construction et la conception de camions-citernes, depuis maintenant quatre mois. Son travail consiste notamment à réaliser des préassemblages de composantes électriques et pneumatiques, de faire la lecture des plans et croquis, de préparer le matériel et de participer à la préparation des commandes.

Arrivée au Québec en tant que réfugiée en 2007, ne parlant ni français ni anglais, elle avait jusqu’ici travaillé en entretien ménager et en enseignement. «Mais mon français était jugé insuffisant par le milieu scolaire, a-t-elle expliqué lorsque nous l’avons rencontrée il y a quelques semaines, ajoutant qu’elle a dû trimer dur pour apprendre la langue de Molière. Mon accent me causait de la discrimination avec les élèves et les parents également.»

Ne sachant plus quoi faire, elle a donc participé à une journée «Élève d’un jour» en électromécanique avec Emploi Québec, à la fin de 2018.

Mme Betancur Rodas, chez elle le 2 février 2021
Photo Agence QMI, Simon Dessureault
Mme Betancur Rodas, chez elle le 2 février 2021

Elle a été convaincue et elle a suivi un programme de formation professionnelle de 1800 heures qu’elle a terminé en octobre dernier. Elle s’est trouvé un emploi dans les jours qui ont suivi la fin de son cours.

«Être une femme en électromécanique, c’est quelque chose, je ne pensais pas que ce serait un défi à ce point-là», a expliqué celle qui baigne désormais dans un milieu où les hommes sont encore très majoritaires.

Invitée à partager des anecdotes de son passage à l’électromécanique, elle s’est rappelé la fois où quelqu’un lui a dit: «Tu devrais te marier et avoir un homme qui puisse subvenir à tes besoins plutôt que de venir travailler dur ici».

Elle a raconté aussi qu’au cours de son stage, ses capacités physiques ont été testées lorsqu’on lui a demandé de démonter un «lift» tout rouillé.

«Ça m’a pris sûrement une demi-journée de plus qu’un garçon qui soit fort, mais j’ai réussi à démonter les moteurs et tout ce qu’on avait besoin», a-t-elle mentionné, ajoutant qu’elle est maintenant «très fière d’être électromécanicienne».

Selon des données du ministère de l’Immigration du Québec, 66 immigrants seulement «se destinaient à travailler en électromécanique entre 2015 et 2019 au Québec» et, parmi ceux-ci, «moins de cinq personnes étaient des femmes».

Avant de s’installer en sol québécois, la réalité de Mme Betancur Rodas, maintenant âgée de 39 ans, rencontrait aussi certaines difficultés, mais d’un tout autre ordre.

«J’ai enseigné à des gros criminels, dont un homme qui a été le bras droit de Pablo Escobar [baron de la drogue dans les années 1980]», a lancé celle qui était enseignante en alphabétisation et en mathématiques dans une prison à haute sécurité en Colombie.

Mme Betancur Rodas à son travail à Lanoraie.
Photo Courtoisie, Yuryrena Betancur Rodas
Mme Betancur Rodas à son travail à Lanoraie.

Mme Betancur Rodas a expliqué durant notre rencontre que des prisonniers ont tenté de la corrompre, elle qui avait accès au seul local sans caméras de l’établissement.

«Ils voulaient avoir des communications discrètes pour continuer leurs activités criminelles, a-t-elle raconté. Je n’ai jamais voulu et après je me faisais suivre régulièrement par des hommes armés en dehors de la prison.»

Mme Betancur Rodas a pu rapidement obtenir l’asile politique ici.

«Jamais je n’avais planifié quitter la Colombie un jour», a-t-elle témoigné, disant souhaiter que son parcours puisse «motiver les immigrants à étudier, même si c’est difficile [...].»