/opinion/columnists
Navigation

L’huile de palme dévorée par sa mauvaise image

Coup d'oeil sur cet article

Récemment, nous avons appris non seulement que les transformateurs laitiers ne veulent pas de l’huile de palme, mais aussi que Les Producteurs de lait du Québec ont opté pour l’interdiction de l’utiliser en production laitière. C’est une sage décision qui démontre, probablement pour la première fois depuis des décennies, que les producteurs de lait sont en mesure d’écouter les consommateurs.

Malgré une campagne de relations publiques houleuse pour le secteur depuis quelques jours, il faut saluer le leadership des Producteurs de lait du Québec, y compris celui de Daniel Gobeil, le président du regroupement. 

Une telle décision peut paraître facile à prendre aux yeux des consommateurs, mais le monde du lait est sans merci. Les coudées sont franches dans le secteur. Alors, bravo !

Le Buttergate

Le Buttergate a d’abord débuté par le mécontentement généralisé des consommateurs envers la qualité des produits laitiers québécois. Le lait ne mousse plus, la texture et le goût des fromages ont changé, et surtout, le beurre est dur comme de la roche. Grâce au pouvoir des réseaux sociaux, plusieurs ont réalisé qu’ils ne sont pas seuls à vivre un calvaire chez eux avec le beurre et d’autres produits laitiers. Le nombre de témoignages et d’anecdotes est ahurissant.

Pendant des années, Les Producteurs de lait du Québec ont contrôlé leur message, et les gens avaient confiance. Dès le moindre soupçon de scandale ou de fausseté, ils étaient là pour nous rassurer, à tort ou à raison. Et tout le monde passait à autre chose. Mais ça n’a pas été le cas cette fois-ci.

Au cours des deux dernières semaines, plusieurs consommateurs ont appris que l’utilisation d’huile de palme dans l’industrie était une pratique répandue et acceptée. Vu la mauvaise réputation de l’huile de palme à travers le monde, la pilule n’a tout simplement pas passé. Une pratique si normalisée par l’industrie était perçue maintenant comme une trahison par plusieurs. L’image de marque du secteur, la vache bleue qui incarne le développement durable, la production locale et la qualité, en a pris pour son rhume. Non seulement l’huile de palme est-elle associée à des massacres environnementaux, mais le supplément palmitique utilisé dans l’industrie provient de l’autre bout du monde ! 

L’huile de palme est partout dans notre alimentation, mais pour le secteur laitier, qui jouit d’une protection gouvernementale inouïe, le mélange se fait très mal. Bien que les producteurs laitiers travaillent très fort et soient archiresponsables, le système de quotas et les milliards en compensation offerts par Ottawa font en sorte qu’ils ont des comptes à rendre au public, et ce, plus que jamais.

La qualité, le vrai enjeu

Cette responsabilisation passe par la production de lait et de gras de qualité, point. Rien de plus. Depuis plusieurs années, les acides palmitiques sont utilisés pour augmenter le taux de gras dans le lait des vaches. Selon les chiffres cumulés depuis quelque temps, on croit qu’environ 50 % des producteurs laitiers au Canada utilisent de l’huile de palme. 

Au Québec, c’est 22 %, selon Les Producteurs de lait du Québec. Cette pratique a clairement mal vieilli avec les années. La piètre qualité des produits laitiers ces derniers temps, surtout depuis l’été passé, a mis en évidence le fait que quelque chose ne va pas. Il y a peut-être d’autres raisons à la dureté ou au changement de senteur du beurre ou encore au fait que le lait ne mousse plus, mais l’huile de palme semble être la cause la plus probable pour l’instant.

Il y a un parallèle intéressant à faire entre l’utilisation de l’huile de palme dans le lait et le récent départ de Claude Julien comme entraîneur des Canadiens. Dans les deux cas, personne n’est en mesure d’affirmer, hors de tout doute, qu’ils sont la cause du problème. Mais cela n’a pas d’importance. Aujourd’hui, les perceptions du public sont indéniablement puissantes. Il était primordial d’agir rapidement.

Et c’est ce que les producteurs de lait ont appris cette semaine. 


♦ Sylvain Charlebois est directeur des laboratoires des sciences analytiques agroalimentaires et professeur à l’Université Dalhousie.