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La contestation, voie royale de la conservation

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J’aurais presque le goût de passer par-dessus l’évènement uqamien de l’heure en pensant seulement: «Pardonne-lui; elle ne savait pas ce qu’elle faisait.» Mais je n’ai pas l’habitude de tendre l’autre joue, et je n’y encourage d’ailleurs personne. Contester la notion d’identité sexuelle, c’était une chose. Contester celle de l’orientation sexuelle, c’en était une autre. L’étudiante ne savait sans doute pas qu’elle reprenait ainsi les arguments des antihomosexualistes de la première heure. Je dois donc le lui expliquer.

Quand l’homosexualité a cessé d’être une maladie

L’année 1973 aura marqué l’homosexualité moderne comme étant celle de sa sortie de la Bible de la psychiatrie qu’est le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders). La chose s’est faite sous l’influence de Robert Spitzer, qui a généralement fait prendre à l’ouvrage psychanalytique un tournant comportementaliste. Sa devise aurait pu être: «Si vous voulez bien soigner, vous devez d’abord bien observer.»

Rien de plus logique. Si on ne cherche pas à saisir la réalité, comment pourra-t-on la manipuler? En réaction à mon dernier billet sur le plasticisme du 3e millénaire, on a ressorti l’épouvantail classique: l’humain se prendrait pour Dieu. Non. Il faut refuser ce mauvais argument. L’humain est différent de Dieu parce qu’il ne crée pas le monde. Il l’adapte pour le rendre davantage à sa convenance mais, pour ce faire, il doit travailler dur pour le comprendre d’abord, l’accepter ensuite et le transformer enfin.

Clarifier le débat sexuogenré

Une partie du débat sur le genre me semble avoir besoin de clarification. Oui, il faut distinguer les notions de «sexe» (biologique: XX-estrogène-vagin/XY-testostérone-pénis) et de «genre» (psychosocial: femme/homme). Mais il faut les distinguer pour étudier leur interaction, pas pour dire qu’une distinction est vraie et l’autre fausse. Elles existent, point. On peut dire sur chacune d'elles des choses vraies ou fausses, point. On peut agir sur chacune d’elles en fonction de la justesse de sa compréhension, point.

Si on souffre de dysphorie dite «de genre», qu’on pourrait dire plutôt «de sexe» (s’il n’y avait pas risque de confusion avec la sexualité comme activité), on pourra envisager de passer du sexe estrogène-vagin au sexe testostérone-pénis, et vice versa. Je suis heureux de vivre dans une ère qui permet, et de mieux en mieux, de telles transitions. Je suis aussi content d’être dans une époque où les hommes portent du rose et assument leurs émotions – bref, se laissent de moins en moins dicter leur conduite par les notions de «genre». Mais ils doivent le faire en étant pleinement conscients des risques. Autrement, la désapprobation qui accueille souvent l’originalité pourrait les atteindre au point de leur couper toute envie de faire évoluer les codes sociaux. Ce serait dommage.

Homosexuel: une identité biologique?

Maintenant vient la notion – encore plus problématique – d’identité. Il faudrait la comprendre comme une image qu’on a de soi ou des autres (pensez aux cartes d’identité). C’est l’ensemble des idées qu’on a sur une personne. «Identité» signifie «ce qui est identique»: en mathématique, A = A est une identité. L’identité est vraie ou fausse, selon que l’image que l’on a de soi ou des autres est représentative ou non. Qu’a dit la prof pour lancer le débat? Que l’identité d’une personne était influencée par les chromosomes, les hormones, les cellules et les organes. Bref: que le corps influence l’esprit.

Jusque-là, rien de trop controversé, j’espère... Le problème survient quand elle fait intervenir l’orientation sexuelle. Alors, l’étudiante stéroïdée aux gender studies conteste. Suivent vingt minutes d’une discussion aussi stérile qu’un couple gai. Je rappelle que la thèse d’une base biologique de l’homosexualité a servi à l’émanciper. Ce n’était pas obligatoire. On aurait pu en faire un produit psychosocial et la dépathologiser quand même. Mais elle est encore plus facile à accepter si on y voit un simple accident des gènes ou de l’environnement intra-utérin plutôt que le fruit d’une enfance troublée.

Conversion, contestation et conservation

La flagrante inefficacité des thérapies de conversion vient de là. Parce qu’on se contente de penser que l’homosexualité est le fruit d’un manque de discipline, de foi ou de paternité, on se condamne à ne pas pouvoir agir sur elle. Si on la reliait plutôt à un gène précis, on l’influencerait beaucoup mieux. Pour s’assurer que ses enfants ne soient pas gais, ou s’assurer qu’ils le soient? Les deux sont aussi problématiques, à mon avis; mais ce n’est pas le point. Le point, c’est que quand on veut changer quelque chose, la recette est toujours la même: comprendre d’abord, accepter ensuite et transformer enfin.

La contestation, quand elle refuse globalement le monde – s’aveuglant à gauche sur ses limites, à droite sur ses possibles –, est la voie royale de la conservation. Appel à tous mes collègues transformistes, ou du moins qui aiment le croire: l’important n’est pas de se faire croire qu’on transforme le monde, c’est de le faire réellement. À vos scalpels tous, que ce soit pour étudier le corps dans un cours d’anatomie, pour étudier l’esprit dans un cours de psychologie ou pour étudier la société dans un cours d’économie.

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