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L’art de feindre le bonheur

Karine Geoffrion
Photo Pierre-Paul Poulin Karine Geoffrion

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En s’inspirant de la valse – une danse en apparence fluide pourtant rigide et très calculée –, Karine Geoffrion fait du décalage entre le moi privé et le moi public le thème central de son deuxième roman. Récit analogique assurément ancrée dans l’air du temps, La valse fait réfléchir sur le rapport de l’image que l’on projette aux autres.

Il y a toujours eu une aura de mystère et d’admiration pour les écrivains dans la famille de Karine Geoffrion. Si le père avocat a secrètement rêvé de devenir écrivain dans sa jeunesse, sa petite fille se voyait déjà écrire dans la vie.  

« Écrire était mon rêve de jeunesse, dit-elle. [...] Dès le primaire, j’écrivais des histoires. J’avais une facilité pour l’écriture, qui venait par contre avec des attentes des gens. » 

Ses deux passions de l’époque ? L’écriture et le théâtre. « J’ai fait beaucoup de théâtre, j’ai étudié en cinéma au cégep, ajoute l’autrice montréalaise de 39 ans. Mais à un certain moment, j’ai réalisé que j’avais un peu plus de difficulté à vivre avec le regard de l’autre, ce qu’implique le métier de comédienne. »

C’est de ce même regard de l’autre dont il sera question dans son deuxième roman, plusieurs années plus tard. Comme la suite logique d’une réflexion alimentée par l’expérience venant avec les années et, dans son cas, la maternité.  

Délaissant le théâtre pour des études en littérature, ce n’est qu’à la naissance de son premier fils, à l’aube de la trentaine, que celle qui ne cesse de se remettre en question a eu un déclic. « Il y a quelque chose qui a changé. Le fait de devenir mère, c’est comme si toutes mes craintes se sont comme résorbées [...] Toutes mes angoisses existentielles se sont tassées. J’ai sorti mon ordinateur, je me suis mise à écrire et je suis allée au bout. Ça a donné mon premier roman, Éloi et la mer, qui traitait justement de maternité. »

Avec ce besoin de se choisir à travers l’écriture est venue la réalisation qu’elle était beaucoup plus entêtée qu’elle ne le croyait. « Je pense que ça prend cela pour écrire. » Et qu’il y avait une certaine urgence à réaliser ses rêves d’enfance.  

La danse du paraître

Il lui aura fallu près de trois ans de travail pour livrer La valse, un deuxième roman dont le point de départ vient d’une réflexion bien personnelle : l’histoire vraie d’un couple de voisins dont les intenses démonstrations amoureuses suscitaient admiration et envie. 

« On trouvait la femme chanceuse, confie l’écrivaine. Finalement, j’ai compris que cela allait très mal dans leur couple et que les démonstrations d’affection, ce n’était qu’en public. [...] Cette femme a été la muse du roman. »

« Qu’est-ce qui fait qu’un couple qui ne fonctionne plus décide de rester ensemble et surtout, qu’est-ce qui fait que quand tu les rencontres en public, tu ne t’en rends pas compte ? » Voilà les questions ayant fait naître les différents personnages de La valse. Isabelle tout d’abord, personnage central de cette histoire à deux voix, ancienne mannequin devenue populaire designer d’intérieur, mariée à un avocat de renom, ayant tout, en apparences, en matière de réussite sociale. 

Puis, ce personnage mystérieux que l’on découvre une bribe de journal à la fois et dont la voix, émotive et passionnée, contraste avec la froideur d’Isabelle.

La valse<br/>
Karine Geoffrion<br/>
Les éditions Sémaphore<br/>
103 pages
Photo courtoisie
La valse
Karine Geoffrion
Les éditions Sémaphore
103 pages

À travers le tout cela, la valse prend divers sens au fil de la lecture. Elle se fait l’analogie de la vie d’Isabelle qui semble facile et parfaite, mais qui est en fait orchestrée au quart de tour. Créée le lien avec le grand bal de son 10eanniversaire de mariage et ceux de la cour du 18e siècle où s’épiaient les aristocrates. Et se fait à la fois métaphore d’une valse entre deux femmes rivales et celle, intérieure, du personnage central. 

« Par le personnage d’Isabelle, j’espère ouvrir un certain dialogue sur la puissance de l’image, confie Karine Geoffrion. Pour moi, elle est un peu prisonnière dans sa bulle de verre, car elle est toujours dans le paraître. Si ce personnage est très loin de moi, elle me ressemble à travers ce rapport de l’image que l’on projette aux autres. Soncontrôle a une résonnance avec ce combat que j’ai menétoute ma vie : mon perfectionniste. »