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<strong><em>Les choses réelles</em><br>Mathieu Blais</strong><br>VLB éditeur<br>384 pages
Photo courtoisie Les choses réelles
Mathieu Blais

VLB éditeur
384 pages

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En mêlant des nouvelles qui exploitent plusieurs registres et des poèmes éclatés, Mathieu Blais nous plonge en « plein amour-anarchie » de ce que la littérature peut porter « de beau et de dérangeant ». 

Écrivain prolifique, Mathieu Blais a déjà montré ce qu’il sait faire avec des univers difficiles. Ainsi de la violence familiale dans le roman Sainte-Famille, publié en 2017, qui donnait la parole à tous les protagonistes, même le mari qui frappe ; ou encore le monde carcéral dans le roman Francoeur, paru l’année suivante.

Les 25 textes présentés dans Les choses réelles touchent peu aux marges sociales. Ils explorent surtout la mort ou le désir, et finalement ce n’est pas plus facile. Surtout quand les deux se croisent, comme dans le troublant « Le secret des moucherons », où un vieil homme s’offre une dernière aventure avant sa mort annoncée, rejetant l’épouse devenue garde-malade.

On est parfois dans la science-fiction ou l’absurde, souvent le réalisme, et même l’essai. Un véritable foisonnement, mais qui a un point commun : la fulgurante beauté des images.

La nouvelle « La vidure » en est une touchante illustration.

Un vieux couple observe ses champs et la nature autour, et soudain remarque l’épinette. Sa cime a changé, premier signe de maladie. Ce qui les renvoie à leur fille, malade elle aussi. Dans les deux cas, ils en ont pris soin, et pourtant la vie leur fait cet affront ! C’est dur.

« C’est la vidure. C’est comme ça qu’ils disent. La vidure. Sans espacement, un nom commun, un état. » De là, Blais déploie tout en délicatesse le deuil à venir.

À l’opposé, il y a « Jusqu’au sacre du printemps » : un texte scandé, sans ponctuation, collé au rythme de Montréal un vendredi soir. C’est urbain et c’est rustre. Mais on y trouve le même fond de tendresse et l’habileté de rendre tout un monde tangible en quelques phrases.

On y suit une bande de petits bums désargentés qui s’entassent dans un char, rue Masson, pour aller veiller quelque part. L’auto s’enlise dans la neige, avec « les roues qui spinnent et le moteur qui gronde dans la nuit ». 

Lecture libératrice

Dans ce court moment, l’auteur arrive à dévoiler, pour chacun, un bout de vie et, pour l’ensemble, une camaraderie tactile – émouvante d’ailleurs puisqu’on n’y a plus droit.

Ailleurs, on n’oubliera pas le gros Darèche, ado disparu, flottant au-dessus de la « haine à deux sous » que les autres lui vouaient. Ni l’entêtement couplé de désarroi du père d’une famille perdue dans le désert, où tous mourront – texte inspiré d’un fait réel. 

Même l’immobilité devient attirante, souvenir d’un temps où le narrateur avait élevé l’art de la paresse en système. Deux enfants et un boulot plus tard, la vie « m’a depuis agrippé par les épaules et [...] me maintient fermement dans le flot ».

Heureusement, la littérature permet de s’en libérer, ce que Blais sait formidablement démontrer.