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Il faut parfois diviser pour mieux gérer

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Les pages «Faites la différence» de ce Journal publient encore un texte sur lequel je veux rebondir (d’ailleurs, tout potentiel sentiment d’appartenance mis à part, elles sont en train de battre les pages «Débats», de La Presse, et «Idées» et «Libre opinion», du Devoir, sur le plan de la diversité des arguments et de la vivacité des débats).

Il s’agit d’un bilan collectiviste de la crise covidienne: selon son auteur, la résurgence des acteurs étatiques mondiaux pour assurer la santé publique serait une preuve de l’importance du «nous». À mon sens, comme l’État intervient surtout pour séparer les gens et empêcher qu’ils se nuisent entre eux, une lecture individualiste du phénomène serait plus appropriée. Un exemple sur le VIH/SIDA et un exercice de pensée fait à son propos un peu plus tard me serviront à défendre cette idée.

La liberté des uns s’arrête... à deux mètres

Interdiction des rassemblements, distanciation physique — expression qui a heureusement pris le dessus sur la «distanciation sociale» originale, puisque la mesure est plus désocialisante qu’autre chose —, masques... Autant de moyens de dissocier les personnes. Autant de moyens d’assurer cette non-nuisance interpersonnelle qui est le rôle propre de l’État; ce qu’en termes techniques on appelle ses fonctions «régaliennes». La justice et la sécurité ne peuvent être assurées par des personnes ni par ces associations de personnes qui constituent la société civile. Elles ne peuvent être administrées que par une assemblée de la totalité des citoyens, ou, en démocratie représentative, de ses délégués au Parlement que sont les députés, et des délégués des députés que sont les juges.

La crise covidienne nous a montré que le seul fait de respirer peut mettre son concitoyen en danger. Si la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres, les gouttelettes nous ont appris que ce seuil était bien plus près de nous qu’on le croyait. À un mètre? À deux mètres? Dans tous les cas, l’État s’est affirmé comme gardien de cette distance plus férocement que jamais, et c’est pour le mieux. Comme je l’ai défendu ailleurs, on aurait dû prendre en compte de la même manière la nuisance que représente le fait d’arrêter le mouvement du monde. Si je suis un risque de nuisance pour un aîné auquel je pourrais transmettre le SRAS-CoV-2, cet ainé est une assurance de nuisance pour moi quand l’État fait fermer mon magasin au nom du risque que je représente pour lui.

Comment l’État traite les maladies

Chaque maladie est regardée différemment par l’État. Certaines infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS) sont dites «à déclaration obligatoire» (pour le suivi des résistances aux antibiotiques). De son côté, la tuberculose est à traitement obligatoire, vu les immenses conséquences sur la santé publique qu’elle a eues à une autre époque. Ce terme même de «santé publique», utilisé par l’auteur comme preuve de sa thèse collectiviste, ne doit pas nous confondre: la santé se trouve toujours seulement dans des corps personnels; elle est toujours, donc, une santé privée. C’est en fin de compte pour la différencier de la médecine exercée en cabinet avec des patients identifiables qu’on a donné ce nom à cette spécialité médicale exercée à grande échelle.

Les règles de droit entourant le VIH sont intéressantes à connaître. Aucune obligation de divulgation à l’État, ni aux proches, ni à l’employeur, ni au locateur; obligation de divulgation aux partenaires sexuels dans certaines conditions précisément définies: avant une relation vaginale ou anale sans condom, et avant une relation vaginale ou anale avec condom, sauf si la charge virale est faible (souvent dite «indétectable»). En résumé, l’État ne se permet de contrôler la liberté sexuelle d’une personne que dans la mesure où elle empêcherait l’autre de prendre une décision éclairée par rapport à sa santé.

Et si le VIH se transmettait par gouttelettes?

Imaginons que le VIH se transmettait par gouttelettes plutôt que par la sexualité et le sang. Les mesures restrictives auxquelles seraient soumis les séropositifs — auxquels nous serions probablement tous soumis, en raison de cette facilité de transmission — seraient encore plus fortes que celles pour la COVID-19, considérant la non-curabilité et la non-vaccinabilité de ce virus. Dans ce cas, on séparerait encore plus. Pour mieux gérer la sécurité de chacun — pour mieux assurer la santé de chacun —, il faudrait être encore plus strict.

C’est-à-dire qu’il faudrait que collectivement, étatiquement, nous soyons encore plus stricts. Ce ne serait pas le rôle de la société civile ni celui des GAFAM (que l’auteur évoque pour les blâmer de leur inaction; c’est que ce n’est pas leur rôle...). Ce serait le rôle de l’État, à savoir de chaque citoyen qui en fait partie et y contribue. La situation actuelle nous le prouve: si les amendes servent à dissuader les gens de désobéir aux mesures sanitaires, il n’y a pas assez de policiers pour les appliquer. Seul un effort conscient et concerté de la population pour respecter la loi permet d’y arriver.

Mon cerveau et celui des générations futures

Ce qui rend mon «je» possible — pour répondre à l’auteur de la lettre —, c’est la culture humaine, qui doit beaucoup plus à la totalité des humains qui m’ont précédé qu’à l’État comme structure redistributive. Mon cerveau doit un peu à mon éducation formelle, et beaucoup à mon autoéducation par la lecture de vieux penseurs libres de droit.

Je souhaite comme lui que l’État régalien renforcé serve, par la suite, à régler la question climatique, qui en est une de nuisance interpersonnelle, élargie sur le long terme parce qu’elle est aussi une nuisance aux générations futures. Mais la PCU dont il fait l’éloge pourrait être une nuisance interpersonnelle si elle limite l’épanouissement des générations futures. Quand l’activité étatique, au lieu de diviser pour mieux gérer, rapproche trop et gère mal le plus grand bien du plus grand nombre, elle devient problématique.

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