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Femmes et sport : encore du chemin à faire

Femmes et sport : encore du chemin à faire
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Codirectrice du Centre national sur l’équité dans le sport, Guylaine Demers est aux premières loges pour assister à la progression des femmes dans l’univers sportif canadien. Si elles sont de plus en plus nombreuses à s’adonner aux sports et à la compétition, elles tardent toutefois à prendre leur place dans les postes de direction.

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«Au niveau de la participation, il y a eu des avancées, fait remarquer en entrevue la professeure titulaire au département d’éducation physique de l’Université Laval.

«Avec la diversité des sports que les filles peuvent maintenant pratiquer comparativement à 20-30 ans, il y a vraiment eu des gains. Par contre, les filles abandonnent la pratique sportive beaucoup plus que les garçons, plus tôt, et en plus grand nombre, ajoute-t-elle. Le défi, c’est de les garder en sport.»

«Au niveau du leadership, c’est là où il y a les plus grandes embûches. On est rendu à un point où ça prend un méga coup de barre parce que les chiffres ne bougent plus. Même du côté des entraîneurs, on est à reculons.»

Au Québec, en 2018-2019, seulement 22 % des entraîneurs du sport fédéré étaient des femmes, selon une étude réalisée par la Chaire Claire-Bonenfant. Du côté des entraineurs-chefs, seulement 19 % des postes étaient occupés par des femmes.

«On ne peut plus dire que les femmes n’ont pas l’expérience du sport de compétition. On a autant d’hommes que de femmes dans les athlètes de haut niveau, rappelle Guylaine Demers. Au cours des derniers Jeux, les athlètes féminines ont toujours rapporté plus de médailles que les gars. Elles ont donc beaucoup de succès. Pourtant, aux derniers JO, la délégation canadienne n’avait que 9 % d’entraîneurs féminins.»

Aussi dans les C.A.

La tendance est la même du côté des conseils d’administration de fédérations sportives québécoises où il n’y a seulement que 19 % de femmes dans le rôle de présidente. De plus, toujours selon l’étude produite par la Chaire Claire-Bonenfant, ces conseils d’administration n’ont que 22 % de membres féminins.

«Au niveau du leadership, c’est encore extrêmement difficile, remarque Mme Demers. Et ce n’est pas parce que les filles ne sont pas intéressées.»

Selon elle, le processus de recrutement fait partie intégrante du problème.

«Si on prend l’exemple du coaching, souvent, les postes ne sont pas affichés et ça va se passer juste dans le réseau. Tu recrutes à la longueur de ton bras, c’est-à-dire que tu recrutes autour de toi, les gens que tu connais et qui te ressemblent. C’est le raccourci qui est facile, rapide, et qui demande le moins d’énergie.»

«L’autre aspect, c’est qu’une fois qu’elles sont convoquées en entrevue, les hommes sont souvent ceux qui embauchent et ont souvent des biais inconscients. [...] Il y a parfois cette perception que les femmes ne sont peut-être pas assez agressives ou compétitives.»

L’importance des modèles

Pour certaines qui réussissent à passer à travers les embûches pour obtenir un poste d’entraîneuse, il peut être tentant de vouloir démontrer qu’elles peuvent aussi «coacher» comme des hommes.

«Effectivement, il y a des femmes qui vont adopter des comportements qu’on associe plus au coaching masculin. C’est pourquoi d’ailleurs il y a des athlètes féminines qui vont dire qu’elles n’aiment pas être coachées par une femme et qu’elles veulent être coachées par un homme. C’est leur seule référence.»

Les femmes qui entraînent différemment des hommes peuvent même voir leurs compétences remises en question. Guylaine Demers admet avoir elle-même dû s’adapter lorsque Linda Marquis est devenue son entraîneuse lorsqu’elle faisait partie de l’équipe de basketball du Rouge et Or de l’Université Laval dans les années 1980.

«C’était la première fois de notre vie qu’on avait une femme entraîneure, raconte-t-elle. Linda est une femme qui ne crie jamais, qui est d’un calme incroyable, qui est très respectueuse et qui s’informe toujours comment vont nos études, nos familles... Après trois mois, on a eu un gros meeting d’équipe et on capotait. On se disait : "c’est ben pas un bon coach, elle ne nous crie pas après!"»

«C’est comme si on voulait qu’elle reproduise ce qu’on avait tout le temps connu, c’est-à-dire des coachs très autoritaires, pour qui le basket était tout ce qui compte. Ç’a pris un gros six mois avant qu’on reconnaisse que c’était le fun d’avoir un coach comme elle.»

Selon Guylaine Demers, le manque de modèles féminins chez les entraîneurs et les leaders dans le monde sportif québécois et canadien n’aide pas au changement de culture et à aborder le sport différemment.

«Altérité n’est pas synonyme d’infériorité. En coaching, c’est exactement ça. Si moi, en tant que femme j’ai été coachée toute ma vie par des hommes, quand je deviens entraineuse, le modèle que j’ai c’est le modèle de coaching masculin», illustre-t-elle.

Certaines percées récentes et particulièrement remarquables pourraient toutefois pousser davantage de femmes à poursuivre des opportunités souvent réservées aux hommes. On n’a qu’à penser à la directrice générale des Marlins de Miami, Kim Ng, ainsi qu’aux premières entraîneuses dans la NBA et la NFL.

«“You can’t be what you can’t see”. Si tu ne vois pas que ça se peut, tu ne penses même pas que tu peux le faire. D’où l’importance d’avoir accès à ces modèles-là, dit Mme Demers. Quand tu vois que ça se peut, ça déclenche une étincelle.»

Un monde à changer

Le monde du sport semble arrivé à un point tournant. Les abus y sont de moins en moins tolérés, de plus en plus dénoncés, et un changement de culture semble absolument nécessaire. À ce titre, une présence accrue des femmes dans les postes d’entraîneur et de direction pourrait être bénéfique.

En effet, parmi ses nombreux projets de recherche, le Centre national sur l’équité dans le sport souhaite documenter le phénomène selon lequel le nombre de cas d’abus et de harcèlement tend à diminuer dans un milieu où il y a plus de femmes.

«Les victimes parlent plus, donc c’est plus visible, mais ç’a toujours été là. Et ce qu’on entend, c’est toujours la pointe de l’iceberg, rappelle Guylaine Demers, codirectrice du Centre. La bonne nouvelle, c’est qu’en tant que société, on est rendu à un point où ça ne passe plus... Ce n’est pas vrai que l’entraîneur a le droit de vie ou de mort sur les athlètes, qu’il a une telle emprise sur eux.»

«Et je pense que oui, c’est un argument pour dire que ça prend plus de femmes en coaching. Les statistiques le démontrent : pour environ 99 hommes abuseurs, il y a une femme», poursuit Mme Demers.

«Mais en sport, la culture est particulièrement difficile à changer. Il y a cette perception qu’il faut gagner à tout prix, ce qui fait qu’il y a plein de comportements qui sont acceptés et qu’on ne tolèrerait pas à l’extérieur sortait de l’arène sportive.»

La professeure au département d’éducation physique de l’Université Laval croit que tous les efforts déployés notamment par le gouvernement québécois pour mettre en place des mécanismes et un système pour protéger les athlètes porteront fruit plus tôt que tard.

«De plus en plus, ces coachs-là qui sont des abuseurs n’auront plus leur place dans le système et ne pourront pas partir d’un club et aller dans un autre pour recommencer ce qu’ils faisaient. Ça ne se pourra plus et ça va disparaître.»

Le parcours improbable d’une joueuse de basket

Guylaine Demers était loin de se douter que le basketball jouerait un rôle à ce point déterminant dans sa vie et qu’il la propulserait vers une brillante carrière universitaire. D’autant plus que la pratique des sports n’était certainement pas gage de réussite pour les femmes il n’y a pas si longtemps.

«J’ai toujours été passionnée de sport, mais très tôt, j’ai réalisé que c’était un handicap, d’être une fille, raconte la professeure titulaire au département d’éducation physique de l’Université Laval, qui est âgée de 57 ans. Moi, je rêvais de jouer au hockey, mais il n’y avait pas d’équipes. Quand on remonte au début des années 1970, le hockey pour les filles, oublie ça. Alors j’ai joué dans la rue.»

À l’école secondaire, Guylaine Demers a finalement opté pour le basketball qui est rapidement devenu une passion. Ce sport lui a d’ailleurs ouvert les portes de l’Université Laval, qui l’a recrutée au sein du Rouge et Or au début des années 1980.

Après avoir complété un baccalauréat en science de l’activité physique, elle a choisi de faire une maîtrise pour pouvoir profiter de ses cinq années d’admissibilité en tant que joueuse.

«C’est la seule raison pour laquelle j’ai décidé de poursuivre aux études graduées et j’ai vraiment tripé. C’est ce qui m’a amenée à faire un doctorat. C’est à cause du basket que j’ai fait un doctorat, que je suis devenue professeure à l’université et que j’ai eu la carrière que j’ai», raconte Guylaine Demers.

Discrimination

En tant que femme, maintenant ouvertement lesbienne, Guylaine Demers a toutefois vécu son lot de difficultés, particulièrement lorsqu’elle était entraîneuse au basket.

«J’ai été victime d’homophobie beaucoup de la part d’entraîneurs des autres équipes. J’étais la seule femme qui coachait et je me suis rendue compte que le coaching, c’était très masculin. Les femmes, c’était très, très rare et ce l’est encore aujourd’hui. Alors on m’attaquait sur mon orientation sexuelle.»

Marquée par cette expérience, Mme Demers a mis sur pied un cours sur l’équité qui aborde les différentes formes de discrimination, dont l’homophobie et le sexisme. Le cours a évolué avec les années et est aujourd’hui obligatoire dans les programmes en intervention et en éducation sportive de l’Université Laval.

«Je me suis toujours dit que j’avais le privilège de former la prochaine génération d’entraineurs. Les étudiants ne peuvent pas finir leur bac sans avoir pris conscience de l’impact qu’ils peuvent avoir comme entraîneur, et de toutes les formes de discriminations qui existent.»

Inspirée de ses expériences

Ses expériences personnelles ont également pesé lourd dans ses choix d’activités de recherche. «Mes premiers projets de recherche étaient sur les coachs féminins parce que je n’en revenais pas comme il n’y avait pas de filles qui coachaient et, quand elles le faisaient, elles se faisaient traiter comme de la "chnoute".»

Ses travaux sur les thèmes femmes et sport, homophobie et sport et sur les entraîneuses lui ont permis de se distinguer dans le milieu universitaire.

Titulaire de la Chaire Claire-Bonenfant de l’Université Laval de 2017 à 2020, elle a obtenu la codirection le Centre national sur l’équité dans le sport en 2020. Avec ses homologues Gretchen Kerr, de l’Université de Toronto, et Ann Pegoraro, de l’Université de Guelph, elle travaille à stimuler la recherche et au transfert de connaissances relativement aux questions d’équité des genres dans le sport. Elle est aussi présidente du conseil d’administration d’Égale action, un organisme qui vise à rendre le système sportif québécois équitable et égalitaire à l’égard des filles et des femmes.

Il y a un an, Guylaine Demers a reçu un honneur inattendu en étant nommée lauréate du trophée Femme et sport 2020 du Comité international olympique (CIO) pour les Amériques. La nouvelle est passée plutôt inaperçue, ce qui a blessé Mme Demers.

«Si c’est un gars qui avait gagné ça, je pense que ça aurait fait un peu plus la manchette. Il y a vraiment deux poids deux mesures.»

Jouer comme une fille, le balado

Depuis quelques semaines déjà, Guylaine Demers propose avec l’animateur Marc Durand un balado entièrement consacré au sport féminin, qui s’intitule «Jouer comme une fille».

L’émission est diffusée tous les lundis et se retrouve notamment sur le site d’Égale action. La ministre provinciale responsable du sport, Isabelle Charest, la sénatrice et paralympienne Chantal Petitclerc, l’expert en marketing sportif Ray Lalonde et la joueuse de rugby Karen Paquin font partie des invités reçus depuis le début de l’aventure.

«On avait le goût d’interpeller le père et la mère de famille, les gens qui s’intéressent au sport de manière très général et qui ne sont pas nécessairement dans le système, pour les amener à réfléchir et à voir le sport féminin différemment.»

«La réponse est au-delà de nos espérances. Je pense qu’on vient vraiment combler un vide face aux problématiques femmes et sport», se réjouit Mme Demers.

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