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La réalité a rattrapé les fictions de Denys Arcand

Denys Arcand Réalisateur
Photo courtoisie Le cinéaste Denys Arcand.

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Lorsque François Legault a lancé la vaccination contre la COVID-19, au Stade olympique, un reporter, avant de poser une question au premier ministre, a eu cette remarque : «On se croirait dans un film de Denys Arcand.»

Dans les derniers mois, j’avais eu la même impression à plusieurs reprises. J’ai donc voulu m’entretenir avec le cinéaste ; l’entrevue a eu lieu hier à QUB.

Je lui ai présenté cinq parallèles :

LE STADE

Marc Labrèche incarne un fonctionnaire qui travaille au Stade olympique dans L’âge des ténèbres.
Photo d'archives
Marc Labrèche incarne un fonctionnaire qui travaille au Stade olympique dans L’âge des ténèbres.

Dans L’âge des ténèbres (2007), le stade est réquisitionné pour y faire travailler des fonctionnaires, dont un, dépressif, joué par Marc Labrèche. Pour Arcand, le stade, c’est « l’endroit le plus fou de Montréal ». Il a «coûté des milliards et ne sert à rien». En plus, il est si gros que le démolir coûterait plus cher que de réinjecter des millions pour refaire le toit : « On est pris dans une situation presque sans issue. Et mon personnage vivait ça, une situation sans issue ! »

LES «NON-MOTS»

Dans le même film, un haut fonctionnaire (joué par André Robitaille) sermonne son employé qui a utilisé le mot qui commence par «n». Un mot qui, explique-t-il, a été interdit. C’est même devenu un «non-mot», tranche une autre fonctionnaire (jouée par Élizabeth Lesieur). Comme à l’Université d’Ottawa !

Une scène satirique ? «Ce que je croyais faire à ce moment-là, c’est pas de la satire, c’était quelque chose d’extraordinairement sérieux que je ressentais, une sorte de peur où je me disais : si ça continue comme ça, on va en arriver à interdire des mots. [...] C’était ma vision hallucinée de l’avenir !»

COMPLOTISTE

Une scène  de Jésus de Montréal où des illuminés discutent.
Photo courtoisie
Une scène de Jésus de Montréal où des illuminés discutent.

Dans Jésus de Montréal (1989), des illuminés (Marcel Sabourin et Paule Baillargeon) qu’on qualifierait aujourd’hui de « complotistes » discutent avec un personnage (joué par Rémy Girard). Ils lui présentent des thèses complètement folles fondées sur de la numérologie débile. Ils n’ont rien à envier aux tenants de QAnon. C’était toutefois avant l’internet. À l’époque, les complotistes étaient « 15 », chacun chez eux, « peut-être qu’ils allaient convaincre leur voisin ». Aujourd’hui, « ils peuvent convaincre 15 millions de personnes instantanément [...] J’avoue que je suis perdu par rapport à ça. »

Qu’éprouve-t-on quand la réalité rattrape notre fiction ? Une sorte de revanche : « C’est un grand grand sentiment de satisfaction. Je me suis souvent fait traiter de cynique par exemple, ou d’extravagant : on a dit “il écrit n’importe quoi, il écrit de la science-fiction, la réalité c’est pas comme ça”. [...] Mais ce n’est pas des blagues que je faisais ! »

TRUDEAU

Un extrait du documentaire sur le référendum de 1980.
Photo d'archives
Un extrait du documentaire sur le référendum de 1980.

Arcand est aussi l’auteur du Confort et l’indifférence, documentaire sur le référendum de 1980, dont la trame de fond est un parallèle révélateur entre la pensée de Machiavel et l’action politique de Pierre Elliott Trudeau. Or, récemment, Radio-Canada dévoilait des documents secrets exposant une tentation machiavélique de Trudeau : demander à des gens d’affaires de nuire à l’économie du Québec afin d’affaiblir le gouvernement Lévesque, nouvellement élu : « C’est exactement le genre de chose qu’il aurait pu penser », dit Arcand. « Généralement, en politique, c’est toujours Machiavel qui gagne », et Machiavel était « le héros de Trudeau ».

DUPLESSIS-LEGAULT

Jean Lapointe personnifie Duplessis dans la série scénarisée par Arcand.
Photo d'archives
Jean Lapointe personnifie Duplessis dans la série scénarisée par Arcand.

Le dernier parallèle vient de François Legault qui, dans un message sur ses réseaux sociaux en fin de semaine, indiquait avoir lu avec intérêt l’essai Duplessis est encore en vie (Septentrion), de Pierre B. Berthelot. Ce dernier, soulignait Legault, rappelle «la célèbre scène de la série de Denys Arcand qui m’a beaucoup marqué entre Duplessis et Godbout».

Adélard Godbout, premier ministre libéral, vient souhaiter prompt rétablissement au «Cheuf» Duplessis, qui soigne son alcoolisme à l’hôpital. On sait que la rencontre a eu lieu, mais c’est Arcand qui a imaginé la conversation qu’évoque Legault. Duplessis y somme Godbout de ne pas mépriser le peuple québécois, qui ne l’a pas eu facile.

Arcand raconte avoir été tenté «d’aller à l’essence de ce qu’il y avait de mieux dans l’Union nationale : une espèce de respect des traditions et [...] d’amour du peuple, de connexion avec la population».

Dans la bouche de Godbout, il a présenté « e qu’il y avait de mieux dans le Parti libéral, c’est-à-dire le progrès, l’ouverture au monde, le développement économique».

Legault serait-il une sorte de Duplessis contemporain ? «Certainement. Par ses bons côtés», répond Arcand, qui rejette au reste la thèse de la «Grande Noirceur». 

  • Écoutez Denys Arcand sur QUB radio: