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Comme un jeu de cache-cache

Le fantôme de Suzuko
Photo courtoisie Le fantôme de Suzuko
Vincent Brault
Héliotrope
200 pages
2021

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C’est une histoire d’absence que raconte Le fantôme de Suzuko, mais en profitant des atouts d’une formidable présence : Tokyo, au cœur du récit.

Troisième roman pour Vincent Brault, troisième habile démonstration de sa capacité à jouer avec la mort, les cadavres, la disparition. Ce n’est pourtant pas morbide, au contraire c’est attirant !

Dans Le fantôme de Suzuko, le narrateur est un jeune écrivain québécois prénommé Vincent et grand amoureux du Japon – véritable alter ego de l’auteur.

Le Vincent du roman s’est installé à Tokyo pour rejoindre Suzuko, artiste japonaise rencontrée par hasard à Montréal et avec qui la chimie a été immédiate.

Mais après plus d’un an d’amour fou, Suzuko meurt de manière inattendue. Vincent rentre donc au Québec, mais vite il choisit de retourner dans la capitale japonaise.

Le roman débute au premier jour de ce retour, alors que le narrateur reprend l’appartement que le couple occupait, qu’il revoit leurs amis, qu’il circule dans les rues que tous deux aimaient. Et partout, il voit Suzuko. 

Parallèlement, une jeune femme attire son attention. Elle est particulière, fantasque et se démarque en raison de ses paupières, rouges, suintantes, blessées.

Cette femme, prénommée Kana, domine la première partie du roman et mène à la deuxième partie, celle qui revient en arrière, à la rencontre montréalaise de Vincent et Suzuko, à leur vie à Tokyo, aux expériences artistiques singulières de la jeune femme et à son curieux décès. 

Voyage narratif

Tout cela est étrange, mais on se laisse prendre parce que Brault, son œuvre le démontre, sait intégrer l’inimaginable au quotidien comme s’il s’agissait de la normalité. Et dans Le fantôme de Suzuko, c’est Tokyo qui lui sert de passeport pour nous faire accepter toutes les divagations.

Culturellement et socialement, le Japon est exotique à nos yeux de Nord-Américains. La seule description de sa capitale est donc en soi fascinante : l’imposant métro aérien, les pachinkos, les konbinis, les love hotels, les nombreux tremblements de terre, les boîtes de nourriture de survie...

Brault raconte tout cela à coups de phrases courtes, voire quelques mots, et des dialogues abondants qui donnent du rythme à l’histoire. Au fil des pages, c’est toute la ville, que Vincent parcourt de long en large, qui nous envoûte.

S’ajoute à cette atmosphère déroutante le fait que le récit a pour cadre le milieu de l’art contemporain japonais, avec ses galeries, les curieuses performances des artistes, la faune qui les entoure.

Celle-ci est même à prendre au sens premier puisque Suzuko est taxidermiste. Plus encore, à l’instar des adeptes du mouvement furry, elle se glisse littéralement dans la tête d’animaux restaurés et devient ainsi une véritable célébrité.

Au fond, elle s’effaçait déjà de son vivant, Suzuko. Vincent, séduit, était entré dans son jeu, pris aux rets d’une irrésistible confusion amoureuse dont la finale du roman donne la clé.

Et c’est ainsi que Brault dessine sa propre version du yokai, ces créatures surnaturelles du folklore japonais. Décidément exotique jusqu’au bout !