/weekend
Navigation

Un parfum de fin du monde

WE 0227 BD
Photo courtoisie 1984
Xavier Coste
Éd. Sarbacane

Coup d'oeil sur cet article

70 ans après sa publication, le chef-d’œuvre dystopique 1984, de George Orwell, vient tout juste de tomber dans le domaine public. De la kyrielle d’adaptations annoncées chez différents éditeurs européens, celle de Xavier Coste se distingue du lot, mettant la barre à un niveau stratosphérique pour les suivantes. 

WE 0227 BD
Photo courtoisie

À la suite de la recommandation d’un professeur, l’artiste français, alors âgé de 15 ans, plonge dans le roman d’Orwell. Sous le choc, il est depuis mû par le désir de transposer la prose de celui-ci en images. « J’avais pondu un premier découpage il y a dix ans. Je souhaitais plus que tout soumettre une proposition qui se distingue de la plate adaptation », affirme le jeune auteur. « J’ai tellement relu ce roman, je le connais par cœur. »

Pour ceux et celles qui ne connaissent de Big Brother que l’émission de téléréalité animée par Marie-Mai, une brève mise en contexte s’impose. Publié en 1949, ce monument littéraire raconte le récit de Winston Smith, chargé de remanier toutes traces du passé jugé non conformiste pour le compte du ministère de la Vérité. Évoluant dans un monde régi par la pensée unique, où prévaut une surveillance perpétuelle des citoyens par la police de la pensée, incarnée ici par l’entité nommée Big Brother, il tient un journal intime et tombe amoureux. Ce qui est évidemment prohibé, sous peine de cruelles représailles.

Magistral 

Essayant d’abord de conserver le texte d’origine, Coste ponctue ensuite le récit d’origine bavard de passages muets, lui insufflant une gravité et un rythme d’une grande justesse. Par le truchement d’un trait charbonneux et expressionniste, appuyé par une savante proposition chromatique où s’enchaînent des aplats de rouge, violet et jaune – jamais de vert, couleur de l’espoir –, 1984 ne tient plus de l’adaptation, mais de l’incarnation. Car dès la toute première page, d’une fulgurante maîtrise, nous entrons dans l’imaginaire d’Orwell, comme s’il en était lui-même l’illustrateur. Et pourtant, Coste a fait le choix de transposer l’histoire dans le monde d’aujourd’hui. Ce qui met en exergue la grande et néanmoins navrante modernité de 1984. Il aura mis trois ans à boucler ce magistral projet, exempt du moindre relent d’opportunisme mercantile. « J’ai terminé l’album alors que débutait le premier confinement. Du coup, mon travail se retrouvait en concordance avec l’actualité, moi qui pourtant cherchais à la fuir. »

Dans cette histoire d’amour, parce que c’est surtout de ça que traite 1984, Coste y investit tout son cœur et son immense talent, livrant ainsi le premier titre phare de la nouvelle année. 

À lire (et rire) aussi 

<b><i>Georges et Louis intégrale 1</i></b><br/>
Daniel Goossens<br/>
Éd. Fluide Glacial
Photo courtoisie
Georges et Louis intégrale 1
Daniel Goossens
Éd. Fluide Glacial

Le défunt auteur sacré de bandes dessinées Marcel Gotlib a influencé bon nombre d’auteurs des générations subséquentes, non seulement par le truchement d’un corpus unique et colossal, mais également en ses fonctions de rédacteur en chef du mensuel humoristique Fluide glacial, où plusieurs y firent leurs débuts, dont ses deux fils spirituels Daniel Goossens (Georges et Louis, L’encyclopédie des bébés, Route vers l’enfer) et Manu Larcenet (Thérapie de groupe, Rapport de Brodeck, Blast), à leur tour tous deux élevés au statut de géants. 

Cette première intégrale de Georges et Louis est l’occasion rêvée de (re)faire connaissance avec les Laurel et Hardy des belles-lettres. Alors que Georges travaille patiemment à ses récits de poney andalou, Louis rêve quant à lui de faire trembler les colonnes du temple littéraire mondial par le truchement d’une surenchère d’idées saugrenues (un polar monastique où les moines se font compétition afin de figurer sur l’emballage d’un camembert, un récit de ménagères qui s’ennuient, un couple fauché incapable de nourrir ses invités qui tente de les égarer en forêt, etc.) Leurs ineffables et hilares errances artistiques sont soutenues par une impeccable direction d’acteur, un rythme serré et un trait poussé. De cette dichotomie où s’affrontent savamment humour pince-sans-rire et situations burlesques naît une fabuleuse série en tous points dans l’esprit des Rubrique-à-brac de Gotlib. 


<b><i>Confinement en oeuvres</i></b><br/>
Manu Larcenet<br/>
Éd. Les Rêveurs
Photo courtoisie
Confinement en oeuvres
Manu Larcenet
Éd. Les Rêveurs

Pas de doute, Manu Larcenet nous offre avec Confinement en œuvres son plus délirant album en carrière. Reprenant son alter ego de papier de Thérapie de groupe, il se confine accidentellement dans un musée imaginaire, où il circule à travers une cinquantaine de tableaux de grands maîtres. Des Amants de René Magritte qui avaient prévu la pénurie de masques aux gestes barrières abandonnés dans Le Lit de Toulouse-Lautrec en passant par Andy Wharol qui a préféré stocker 210 bouteilles de Coca-Cola au lieu du papier hygiénique, Larcenet réussit à susciter à la fois rires gras et extases, nous faisant voyager dans l’histoire de l’art. Un déconfinement des zygomatiques qui vous bigarrent la grisaille sanitaire. Gotlib se serait bien marré.