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Le réalisme magique de Philippe Lacôte

La Nuit des Rois
Photo courtoisie, Axia Films Une scène du film La nuit des rois.

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Le film La nuit des rois du cinéaste franco-ivoirien Philippe Lacôte connaît un parcours exceptionnel sur la scène internationale. En plus d’avoir été présenté dans certains des plus grands festivals du monde — dont ceux de Venise, de Sundance et de Toronto — le long métrage, coproduit par le Québec, a été retenu sur la courte liste de titres qui pourraient décrocher une nomination pour l’Oscar du meilleur film international la semaine prochaine. Le Journal s’est entretenu avec Philippe Lacôte. 

La nuit des rois est votre second long métrage après Run, sorti en 2014. Êtes-vous surpris du bel accueil qu’il reçoit à l’échelle mondiale ?

« Je ne suis pas surpris que le film retienne l’attention parce que je pense qu’on a travaillé très fort pour cela. On avait un bon scénario, on a bien préparé le tournage et il y avait une belle énergie sur le plateau entre les équipes ivoirienne et québécoise. On sentait qu’on faisait quelque chose de bien. Mais ensuite, on ne peut pas contrôler la façon dont le film sera reçu. Ça fait donc plaisir de voir l’impact qu’il a eu. »

La nuit des rois met en scène un jeune voleur qui entre à la prison de la MACA, en Côte d’Ivoire, et qui, dans le cadre d’un rituel, est désigné pour raconter une histoire pendant toute une nuit. Quelle a été l’inspiration du film ?

« L’idée provient d’un ami d’enfance qui sortait de la MACA (Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan) et qui m’a raconté que les détenus choisissaient un prisonnier qu’ils appelaient Roman et qui était obligé de raconter des histoires toutes les nuits. Le film est donc né d’une histoire vraie, mais il raconte aussi quelque chose de personnel parce que quand j’étais gamin, ma mère a été à la MACA pour des raisons politiques et que j’allais la visiter une fois par semaine. Cet endroit m’avait fasciné par ses personnages. Même en tant que visiteur, on pouvait sentir cette prison parce qu’elle est assez ouverte. »

Comment avez-vous fait justement pour recréer l’ambiance et l’énergie de la MACA ?

« Les scènes extérieures ont été tournées autour de la vraie MACA. Mais pour l’intérieur, on a recréé la prison à un autre endroit parce que c’était plus simple pour nous de contrôler les temps de tournage. Évidemment, le premier personnage du film est la prison. C’est la force de cette prison, son emplacement [elle est située au milieu d’une forêt] et toute la mythologie qui l’accompagne qui m’a donné envie de raconter cette histoire. 

Ensuite, ce qui m’a intéressé, c’est d’observer la prison avec un regard d’anthropologiste. Pour moi, c’est une société à part entière, avec ses lois, ses codes et ses enjeux de pouvoir. C’est la raison pour laquelle j’ai évité le côté sensationnel de la prison, en éliminant autant que possible la violence gratuite et les personnages caricaturaux. La prison n’est pas uniquement un lieu de violence. Je ne dis pas que c’est magnifique. Mais il y a une culture qui s’y met en place et comme toute société à part, la prison cherche à créer sa mythologie, sa légende et ses figures. C’est ça qui me passionnait. »

Le réalisateur Philippe Lacôte sur le plateau de tournage de son film.
Photo courtoisie, Axia Films
Le réalisateur Philippe Lacôte sur le plateau de tournage de son film.

L’une des particularités de votre film réside dans cette façon de mélanger le réalisme et le fantastique. Avez-vous eu du mal à trouver le bon équilibre entre les deux ?

« Ce mélange entre le fantastique et le réalisme est quelque chose que je recherche depuis plusieurs films et je sens qu’avec La nuit des rois, j’ai finalement trouvé un dosage qui fonctionne. C’est un mélange qui était assez subtil à obtenir, mais j’y tenais parce qu’il représente la culture d’où vient ce film. En Côte d’Ivoire et en Afrique de l’Ouest, la frontière est très mince entre le visible et l’invisible, entre le réalisme et le magique et entre les morts et les vivants. Et c’est une frontière qu’on transgresse facilement. On appelle cela du “réalisme magique”. Et je me retrouve dans cette définition. »

Pourquoi avoir choisi un titre qui fait référence à une œuvre de Shakespeare ?

« La nuit des rois n’était pas le titre choisi au départ. C’est ma productrice qui a eu cette idée plus tard. Je trouve que ç’a éclairé le projet parce que quand on pense à Shakespeare, on pense à des intrigues, à un palais, à des rois et des luttes de pouvoir. Cela décrit bien le monde de la prison du film. »

La nuit des rois a été choisi pour représenter la Côte d’Ivoire aux Oscars. J’imagine que cela représente une grande fierté pour votre pays ?

« C’est une grande fierté parce que j’ai commencé à faire mes premiers courts métrages en France et que, tranquillement, je me suis déplacé vers mon pays pour poursuivre ma carrière parce que je m’y sentais plus nécessaire. Le fait d’être présélectionné aux Oscars avec un film ivoirien est une fierté parce que c’est un cinéma qui est nouveau et qui a besoin d’exister. Aujourd’hui, je pense qu’il est temps pour l’Afrique de raconter ses histoires. » 


La nuit des rois, à l’affiche depuis le 12 mars.