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L’hypersensibilité et ce qui la cultive

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Plus je regarde aller les choses, plus je nous vois nous alarmer face à la montée de la censure dans nos vies et décrier l’hypersensibilité de ceux qui veulent l’imposer partout et à tout prix, plus je me questionne pour savoir ce qui cultive si savamment ce phénomène.

Qu’on me permette ici une hypothèse: je remarque que, depuis un peu plus d’une vingtaine d’années, notre société s’est progressivement laissé prendre au cœur d’une dichotomie aliénante entre l’ultrasensibilisation et le divertissement morbide. En effet, dans ce monde devenu celui des écrans qui, aujourd’hui, nous enveloppent, nous dominent et nous tourmentent, on ne peut que constater à quel point notre empathie, notre compassion ainsi que le souvenir de nos propres expériences traumatiques sont constamment sollicités.

Toujours, on nous exhorte à faire preuve de plus d’ouverture, à nous scandaliser et à nous révolter du malheur des autres. À prendre d’assaut toute plateforme nous permettant de partager les nôtres, perpétuellement en quête de justice et de réparation que nous sommes. Sur le principe, je ne suis pas sans comprendre ce qui motive la chose: ce besoin légitime, devenu épidermique, de ne plus souffrir en silence dans son coin et de se sentir enfin en sécurité, compris et respecté.

Soit, mais ce que je trouve très curieux, c’est que plus nous nous ouvrons, exposant ainsi à tout vent nos propres sensibilités, plus on nous soumet paradoxalement à une culture envahissante du divertissement morbide, qui fait un spectacle toujours plus cru des pires tragédies, horreurs et injustices capables d’être performées par la race humaine. Un spectacle glauque, trop souvent gratuit, où on y romance assassins et détraqués en tout genre sur fond de fin du monde et de démence chic.

Je ne suis pas étrangère à la forme particulière de plaisir et d’excitation que l’on peut éprouver devant ce genre de divertissement, pas plus qu’à ses effets cathartiques, qui peuvent s’avérer bénéfiques chez certains. Je suis également au fait des vertus du choc et de la surprise, lorsqu’ils sont utilisés avec intelligence, pour faire avancer les mentalités.

Mais quand on me dit qu’il faudrait prendre la tendance lourde comme un mal nécessaire, «éducateur» et «progressiste», là où je tique, c’est face au phénomène sous-jacent auquel personne ne semble faire attention. Celui démontrant un peu plus chaque jour que l’exagération, la surenchère frénétique et l’orgie de violences explicites, parce que devenues banales et trop courantes, sont en train de nous désensibiliser et de nous plonger dans un état de léthargie émotionnelle.

Nécessairement, ça ne peut que cultiver en filigrane un cynisme chronique et un dégoût des gens et de l’existence, qui nous confine dans un terrible sentiment d’angoisse et d’impuissance. Inévitablement, ce dernier, à force d’être trituré à vif, ne peut que muter en rage hystérique et défensive qui n’a plus les moyens de réfléchir et qui, à bout de nerfs, ne désire plus qu’éradiquer, notamment par la censure, tout ce qui, de près ou de loin, suscite, alimente et cultive son mal-être.

En outre, il est de plus en plus évident que cela conduit activement à provoquer des comportements nihilistes doublés d’une perte de foi en l’avenir, ne laissant plus qu’une impression de désespoir latente qui, dans cette situation covidienne qui nous accable et nous force à passer le double, sinon le triple de temps rivés à nos écrans, achève de noircir nos idées et le regard que l’on porte ensuite sur soi et sur autrui.

Bien sûr, loin de moi l’idée de faire l’apologie de l’autruche qui se met la tête dans le sable pour ne pas voir ce qui l’entoure. Je n’en appelle pas davantage à plus de censure et encore moins à l’édification d’un monde peuplé exclusivement de licornes et de papillons. Par contre, ce que cette hypersensibilité populaire me suggère fortement, c’est qu’elle relève d’une écœurantite aiguë qui s’ignore et d’un état de saturation extrême qui entend se soigner à l’intolérance.

Comme je le disais d’entrée de jeu, tout ceci n’est évidemment qu’une hypothèse. Sauf que je me dis que, si tant est que nous nous inquiétions réellement de l’état actuel des choses et que nous ayons à cœur de trouver le moyen d’apaiser collectivement les esprits, nous aurions grand intérêt à nous intéresser de plus près aux corrélations évidentes qu’il y a à faire entre ultrasensibilisation et divertissement morbide. Histoire, peut-être, que l’on cesse de planter des tomates pour ensuite nous surprendre de les voir pousser.