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Les fausses promesses de la cimenterie

Ciment McInnis invoque le secret commercial pour éviter de s’expliquer sur les engagements faits aux Québécois

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En vendant le projet de cimenterie à Port-Daniel–Gascons aux Québécois, Ciment McInnis disait avoir des solutions vertes à portée de main. Sept ans plus tard, les promesses de celui qui deviendra le plus grand pollueur du Québec sont encore loin d’être coulées dans le béton.

«On n’a pas donné l’heure juste. C’était une évidence dès le départ», reconnaît le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, en entrevue avec notre Bureau d’enquête.  

Dans l’opposition, son parti critiquait le projet de cimenterie soutenu par le Parti québécois (PQ) et le Parti libéral du Québec (PLQ). 

Notre analyse des données les plus récentes (2019) sur les émissions de gaz à effet de serre (GES), dont les détails seront publiés samedi, démontre que la cimenterie de Port-Daniel–Gascons, en Gaspésie, poursuit sa progression au triste palmarès des plus grands pollueurs, où elle trône maintenant au quatrième rang.     

  • Écoutez la députée de Québec Solidaire Ruba Ghazal avec Benoit Dutrizac sur QUB Radio:   

Elle a franchi le cap du million de tonnes de GES par année, l’équivalent de quelque 317 000 voitures. 

Et ce n’est pas fini : sa production ayant augmenté de 20 % l’an dernier, l’usine serait sur le point d’être le grand pollueur de la province. 

Écoutez l'entrevue de Pierre Nantel avec la journaliste du bureau d'enquête Annabelle Blais suivie de Pierre-Olivier Pineau, titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l'énergie à HEC Montréal, sur QUB radio:

Controversé

Depuis que la famille Beaudoin-Bombardier a relancé le projet en 2012, la cimenterie a toujours été controversée. Outre les fonds publics engloutis, l’usine faisait craindre de devenir la plus polluante de l’histoire du Québec. Et pourtant, grâce au PQ et au PLQ, elle a réussi à s’éviter une analyse indépendante du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE). 

Face aux critiques, l’ancien PDG, Christian Gagnon, affirmait en 2014 que les émissions annuelles de 1,76 million de tonnes n’étaient qu’un scénario du «pire» des «hypothèses qui se matérialiseront jamais».

Il répétait encore en 2016 que ces chiffres n’étaient que «théoriques». 

Or, c’est faux : la cimenterie va atteindre ce sommet. 

André Paquette, Hélicoptère T

«C’est le scénario lorsque nous aurons atteint notre capacité de production [...]. Cela a toujours été transparent», affirme la porte-parole Maryse Tremblay, refusant d’expliquer les propos de l’ex-PDG.

La cimenterie est en activité depuis 2017, et devrait atteindre sa pleine capacité d’ici deux ans, vers 2023. À ce moment, elle crachera dans l’atmosphère chaque année 2,5 fois plus de CO2 que l’ensemble des GES évités par le train du Réseau express métropolitain de Montréal durant 25 ans.

Et ces chiffres ne sont plus «théoriques» car le projet d’utiliser des résidus forestiers (biomasse) pour réduire la pollution, s’il se fait, n’est pas prévu avant deux ou trois ans (voir autre texte plus bas). 

Questions sans réponses

Ce n’est pas la seule promesse dont on ignore les suites : la cimenterie refuse de répondre à plusieurs questions en invoquant le secret commercial.

L’ancien PDG affirmait par exemple que l’usine utiliserait 33 % moins de combustible par tonne de ciment et 40 % moins d’énergie que ses concurrents dans l’est de l’Amérique du Nord. L’entreprise refuse aujourd’hui de dire si c’est bien le cas.

Elle promettait aussi d’expédier 95 % de son ciment par bateau en mettant de l’avant que c’était plus écologique. Elle refuse aujourd’hui de confirmer la quantité expédiée par voie terrestre.

La cimenterie a aussi fait miroiter un projet de microalgues alimentaires pour séquestrer le carbone et des brevets ont été achetés. Or, elle est toujours à la recherche de solutions et le projet est une des technologies étudiées. 

Le PDG déclarait aussi en 2016 qu’il n’était pas intéressé par le Fonds vert du gouvernement à court ou moyen terme.

«Oui, il y a des engagements qui ont été pris qui tardent à être respectés», reconnaît le ministre Charette avant d’expliquer qu’il mettra à leur disposition des programmes pour les aider dans leur transition verte et de conclure que «la cimenterie ne sera jamais un coup de cœur pour moi». 

Ils nous ont menés en bateau  

CHRISTIAN GAGNON

Ex-PDG de Ciment McInnis, 25 septembre 2014

«Le pire des scénarios, celui d’une utilisation annuelle de 175 000 tonnes de coke de pétrole sans autre combustible et d’émissions de 1,76 million de tonnes de GES par an. Ces données sont issues d’hypothèses qui ne se matérialiseront jamais dans la réalité.»

LA RÉALITÉ

La cimenterie prévoit bel et bien émettre 1,76 million de tonnes de GES par année d’ici deux ans environ et refuse de dire combien de coke de pétrole elle utilise. Mais selon le quotidien Le Soleil, ce serait 200 000 tonnes.


 

DAVID HEURTEL 

Ex-ministre libéral de l’Environnement, 26 juin 2014

«Nous, ce qu’on comprend, c’est que, la première année, oui, ça va être fait avec des combustibles qui vont résulter dans une proportion importante d’émissions de gaz à effet de serre, mais que par la suite, il y aurait une utilisation de combustibles différents.»

LA RÉALITÉ

Seulement le coke de pétrole est encore utilisé à ce jour.


 

FLORENCE GAUTHIER 

Ex-porte-parole de Ciment McInnis, 29 septembre 2014

«On se demande d’où sont partis ceux qui disent qu’on va être le plus grand pollueur, c’est faux [...] Dès la deuxième année, on va déjà aller vers la biomasse, vers des solutions de rechange.»

LA RÉALITÉ

La biomasse n’a pas encore été utilisée, quatre ans après l’ouverture de la cimenterie, et elle ne le sera pas pour au moins trois ans. 

L’ancien PDG voyait le projet avec des lunettes roses  

Pour justifier la construction du plus grand pollueur de l’histoire du Québec sans analyse du BAPE, l’usage de résidus forestiers (biomasse) comme combustible est l’argument qui a été le plus souvent utilisé par les élus et par Ciment McInnis. 

Dans une lettre ouverte publiée dans tous les grands médias en 2014, le PDG de l’époque, Christian Gagnon, affirmait :                 

  • Que la cimenterie allait remplacer jusqu’à 50 % du coke de pétrole par de la biomasse forestière ;                  
  • Que cette technologie allait réduire de 20 % les émissions de GES de la cimenterie ;                 
  • Que la cimenterie n’allait jamais atteindre un sommet de 1,76 million de tonnes de GES en raison de l’usage de carburants alternatifs.                                  

Dans une étude de 2013 du promoteur, il était précisé que l’usine «envisageait» l’utilisation 200 000 tonnes de biomasse.

Revu à la baisse

Près de sept années se sont écoulées, et aucune de ces affirmations ne s’est avérée. 

La cimenterie carbure toujours au coke de pétrole (combustible issu du pétrole) et la biomasse reste à l’état de projet, qui a même été revu à la baisse. 

On ne parle plus que de 100 000 tonnes par année, soit 30 % du carburant. Cela générerait des réductions de 150 000 tonnes de GES par année. Si le total d’émissions de GES atteint 1,76 million de tonnes par année, cela signifie une réduction de 8 % et non 20 %, comme promis par l’ex-PDG. 

La porte-parole, Maryse Tremblay, refuse toutefois de confirmer le chiffre, «les calculs d’émissions de GES étant très complexes et nécessitant un auditeur accrédité», précise-t-elle.

Mme Tremblay ajoute que le recours à la biomasse dans une proportion de 40 % serait un objectif «réalisable». 

Or, en août 2020, l’entreprise affirmait au quotidien Le Soleil que le seuil de 40 % était improbable avec les techniques actuelles. 

Invitée à clarifier cette contradiction, la porte-parole a refusé de répondre.

Tout est sur la table

Pire encore, avec le rachat par le groupe brésilien Votorantim Cimentos en décembre dernier, le projet n’est plus garanti. 

«Tout va être sur la table et le projet de biomasse va faire partie des discussions également», a indiqué Mme Tremblay. 

Elle précise tout de même que le groupe s’est montré «très curieux et intéressé». Si les nouveaux propriétaires décidaient d’aller de l’avant, il faudrait encore deux ou trois ans avant de commencer à utiliser les résidus. 

L’ex-porte-parole affirmait pourtant en 2014 que ce carburant vert serait utilisé dès la deuxième année. 

Mme Tremblay dit que le projet a toujours été prévu lorsque la pleine capacité serait atteinte (soit vers 2023) et que de laisser penser que cela arriverait en deux ou trois ans était «extrêmement ambitieux».