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Réseaux sociaux en pandémie: vague d’insultes et de haine

Les modérateurs doivent supprimer plus de commentaires et les personnalités publiques sont bombardées

Félix Cauchy-Charest, gestionnaire de communauté pour la CSQ
Photo Ben Pelosse Félix Cauchy-Charest doit régulièrement supprimer des commentaires du genre « vous pouvez ben crever » sur les pages de la Centrale des syndicats du Québec, chose qu’il faisait bien moins souvent avant la pandémie.

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« Imbéciles », « escrocs », « va chier ». Si vous avez l’impression que l’agressivité a monté d’un cran sur les réseaux sociaux dans les derniers mois, vous avez raison. Ce phénomène inquiète plusieurs personnalités publiques et spécialistes du web.

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« Toé ma criss de tarte va te coucher et remet tes couches de bébé lala [sic] !!! » 

Cette phrase n’est qu’une des nombreuses vulgarités qui apparaissaient sous une publication de la députée Catherine Fournier, le 3 décembre. 

La députée de Marie-Victorin se fait un point d’honneur de gérer elle-même ses réseaux sociaux, mais depuis la fin de l’été, le nombre de messages qu’elle reçoit, des polis et impolis, est sans précédent. 

« J’aurais pratiquement besoin de quelqu’un à temps plein » pour les gérer, avoue-t-elle. 

La députée indépendante n’est pas la seule à trouver que la colère des internautes est plus tangible qu’avant. 

Le maire de Verdun, Jean-François Parenteau, a annoncé le 15 mars qu’il ne briguera pas de 3e mandat tellement il est à bout des insultes et attaques personelles sur les réseaux sociaux. Sans oublier l’humoriste Dany Turcotte qui a récemment quitté son poste de fou du roi à l’émission Tout le monde en parle tellement il en avait marre du trop plein de haine à son égard.

Même son de cloche du côté des gestionnaires de réseaux sociaux.

« On a comme crinqué le volume », dit Félix Cauchy-Charest, qui gère une douzaine de pages pour la Centrale des syndicats du Québec.  

Félix Cauchy-Charest, gestionnaire de communauté pour la CSQ
Photo Ben Pelosse

Avant la pandémie, il avait rarement à effacer des commentaires irrespectueux. Maintenant, il doit en supprimer plusieurs chaque jour, constate-t-il. 

Moins autour d’un café

Pas étonnant, avec tous ces gens confinés et ces travailleurs qui bossent à distance derrière leur écran, note Pierre-Luc Paiement, président de l’agence de contenu Frank. Pour plusieurs, les réseaux sociaux ont remplacé les discussions autour de la machine à café. 

« Sur les pages des médias de Québecor seulement, on parle d’un doublement du nombre de commentaires par rapport à avant la pandémie », note Jérémie Mani, directeur général de Netino, qui surveille les réseaux sociaux de plusieurs médias québécois. 

L’entreprise a dû grossir ses équipes de modérateurs et recourir à davantage de modération automatisée. 

En plus de la fréquentation, c’est aussi l’agressivité qui a augmenté. Il y a un an, 15 % des commentaires devaient être supprimés. En août, 24 %. Et depuis, le taux de rejet de commentaires frôle les 30 %, selon lui. 

Des experts parlent même d’un « ensauvagement » des réseaux sociaux. 

Virage

« C’est vers le mois d’août que j’ai vu le virage », dit Pascale-Lou Angelillo, une gestionnaire de contenu numérique qui suit les messages d’internautes publiés en direct lors des points de presse du gouvernement. 

Par exemple, celui du 9 décembre n’était pas encore commencé qu’on pouvait déjà noter des « fuck you » et doigts d’honneur virtuels envoyés à François Legault. 

La crise sanitaire elle-même et la montée du mouvement antimasque pourraient expliquer une grande part de cette hargne grandissante, selon des observateurs. 

De plus, l’actualité a été riche en sujets polarisants ces derniers mois.

« Ça m’inquiète », avoue M. Paiement, qui donne des formations sur l’utilisation des réseaux sociaux. Il a l’impression que le dialogue y est de moins en moins réel.

« Mon garçon de 3 ans, dans quel monde il va vivre ? » se demande-t-il. 

Des personnalités attaquées      

Des gardes du corps après une téléréalité

Félix Cauchy-Charest, gestionnaire de communauté pour la CSQ
Photo tirée de Facebook

Une candidate de la téléréalité OD chez nous a reçu tant de messages haineux à sa sortie de l’émission que des gardes du corps ont dû être embauchés par prévention. 

« On devrait te pousser en bas de la montagne » n’est qu’un des nombreux messages violents que raconte avoir reçus Éloïse Lafrenière, 28 ans. 

Elle est devenue une candidate controversée après avoir triché au jeu en visionnant des extraits de l’émission alors qu’elle était en isolement préventif. Après avoir reconnu son erreur, elle a décidé de s’éliminer elle-même et de quitter l’émission. 

L’incident a fait grandement réagir sur les réseaux sociaux. Dès sa sortie au début novembre, elle a été bombardée de menaces de mort, d’incitations au suicide, d’insultes personnelles. 

« J’ai eu peur pour ma sécurité », avoue-t-elle. 

« C’est correct d’avoir des émotions, des opinions. Je ne m’attends pas à être aimée de tout le monde [...] Mais OD, c’est de la télé, c’est un jeu. À un certain point, il va falloir se calmer. » 

« Je n’ose même pas imaginer ce que c’est pour les gens qui ont moins de ressources et moins de support que moi », dit celle qui espère sensibiliser les internautes au fait que ces attaques visent de vraies personnes. 


Des élues particulièrement ciblées

Félix Cauchy-Charest, gestionnaire de communauté pour la CSQ
Photo Stevens LeBlanc

Elles ont beau être habituées à la critique, des élues s’étonnent du bombardement de messages sans précédent qu’elles reçoivent depuis le début de la pandémie. 

« En politique, on a une carapace épaisse, mais il y a des journées où ça rentre dedans », avoue Marie Montpetit, députée libérale dans Maurice-Richard. 

« Pour moi, c’est un phénomène complètement nouveau », raconte celle qui en est à sa sixième année à l’Assemblée nationale. 

Elle pourrait compter sur les doigts d’une main le nombre de commentaires désobligeants qu’elle a reçus dans sa carrière avant cette année, explique-t-elle. Et ce, même lorsqu’elle était ministre de la Culture. 

Tout a changé vers le mois de juin, quand elle est devenue porte-parole en santé pour le Parti libéral. Chaque sortie qui concerne les mesures sanitaires lui vaut « une volée de bois vert », résume-t-elle. 

Le gouvernement, les élus et les personnes de pouvoir en général semblent être particulièrement visés. 

Par exemple, le nombre d’abonnés à la page gouvernement du Québec était d’un peu plus de 13 000 au mois de mars. À la fin octobre, il frôlait les 44 000, indique le ministère du Conseil exécutif. 

« Il y a un espèce de défoulement de gens de plus en plus virulents, dit Mme Montpetit. En plus des insultes, elle reçoit des menaces. « Quand on les reçoit, on les transmet tout de suite à la Sûreté du Québec ».

« Ça devient très préoccupant », remarque Catherine Fournier, députée indépendante de Marie-Victorin, qui a vu le nombre et l’agressivité des messages augmenter sur sa page. 

Il faut dire que les trolls aiment bien s’en prendre à elle puisqu’elle dénonce justement la montée des mouvements anti-autorité. 

Cette tendance ne l’inquiète pas seulement pour elle-même, mais pour l’ensemble de la société. Elle a d’ailleurs proposé une motion sur le sujet en octobre dernier. 

Du côté de Québec solidaire, on ne remarque pas d’augmentation des propos violents, selon Christine Labrie, députée de Sherbrooke. 

« Ce que je constate, c’est beaucoup plus de détresse et de frustration chez les citoyens », observe-t-elle.


Commentaires méchants envers Caroline Néron

Félix Cauchy-Charest, gestionnaire de communauté pour la CSQ
Photo courtoisie, Karl Jessy

Les responsables de la page Facebook de l’émission District 31 ont dû publier un avertissement le 7 décembre après une vague d’attaques gratuites envers l’actrice Caroline Néron. 

Elle faisait son entrée dans la série sous les traits d’une escorte de luxe. Plutôt que de parler du personnage, des internautes n’ont pas tardé à insulter la comédienne sur son apparence physique et son parcours d’entrepreneure. 

L’équipe de District 31 a dû faire le ménage dans les commentaires et publié un message condamnant ce type d’insultes. Il s’agissait d’une première intervention du genre, avait-on confirmé au Journal

Des compagnies marchent sur des œufs      

Même les entreprises privées qui se tiennent loin des débats houleux doivent maintenant marcher sur des œufs sur les réseaux sociaux et se font parfois surprendre par la rudesse des internautes. 

« S’il faut faire attention à des choses comme ça, je n’imagine même pas [ce que vivent] ceux qui ont des pages plus politiques », dit Francis Petitclerc, de Quokka-Marketing, une firme de Shawinigan qui fait de la gestion de communautés virtuelles pour des entreprises. 

Au début de la crise sanitaire, un quincaillier de son coin a trouvé un moyen de fournir des masques à un hôpital de Québec au moment où le système était en manque criant d’équipement, raconte M. Petitclerc. 

On pourrait penser que cette bonne action lui aurait valu des félicitations. Il a plutôt reçu une volée de bois verts pour avoir envoyé les masques dans une autre région, résume M. Petitclerc. 

« Même quand tu penses que ça ne créera pas de controverse, il y a parfois quelqu’un pour jeter son fiel », remarque aussi Pierre-Luc Paiement, de l’agence de contenu Frank. 

Les stratèges en marketing doivent donc faire attention pour que les pages des entreprises qu’ils alimentent ne deviennent pas le lieu de débats à leur insu. 

Prendre moins de risques

C’est le cas lorsqu’un magasin rappelle sur Facebook les mesures sanitaires qui s’appliquent dans ses succursales et voit alors les gens critiquer leur pertinence. 

Résultat : les marques prennent moins de risques dans leurs publications sur les réseaux sociaux. 

« On marche sur des œufs », résume M. Paiement. 

Cette négativité se reflète aussi dans la rapidité avec laquelle les consommateurs vont publier un avis désastreux sur un produit, avant même de contacter le service à la clientèle, alors qu’un simple coup de fil aurait pu régler le problème. 

« Il y en a qui ont la gâchette rapide, trouve Mathieu Pedneault, de Cactus Numérique. Des fois, on oublie que le téléphone existe. » 

Ironiquement, cette tendance à la confrontation virtuelle qu’ont des personnes cachées derrière leur écran peut parfois s’expliquer par... une crainte de la confrontation en vrai, analyse la gestionnaire de contenu numérique, Pascale-Lou Angelillo. 

Insultes et doxxing envers des journalistes       

Dans les derniers mois, plusieurs journalistes ont été victimes de menaces ou de doxxing, cette pratique qui consiste à divulguer les coordonnées d’une personne afin d’en inciter d’autres à l’intimider. 

Un ex-policier complotiste de Laval a notamment été arrêté, début décembre, après avoir publié sur Facebook les numéros de cellulaire d’Yves Poirier, de TVA Nouvelles, et de Tristan Péloquin, de La Presse. Ils avaient été inondés d’appels dans la foulée. 

En octobre, la journaliste du Journal Anne-Sophie Poiré s’était également adressée à la police après avoir reçu des menaces de mort. Des messages comme « Ta vie est finie » ou « Prends garde à toi » ont envahi sa boîte courriel, ainsi que des insultes misogynes utilisant « tous les animaux de la ferme », illustre-t-elle. 

Son numéro de téléphone avait été partagé une centaine de fois sur les réseaux sociaux. 

Faux comptes

Pendant ce temps, des chroniqueurs sont régulièrement la cible d’insultes violentes. 

Vanessa Destiné, qui s’exprime dans différents médias, a hésité avant d’accepter de parler des déferlantes de messages vulgaires qu’elle reçoit. « Parce que parler de la haine amène la haine. » 

« Il y a des gens qui prennent le temps de créer de faux comptes pour m’insulter », s’exclame celle qui aborde souvent les enjeux de racisme, un sujet dont l’explosivité a monté d’un cran cette année. 

« Tu vas publier un article ou un statut super soigné, dans lequel tu expliques ton point de vue ou les faits en long et en large, tu nuances. Et les gens te répondent : “pute”. » 

« C’est tellement niaiseux, tellement primaire... En fait, les insultes ne sont même pas tant personnalisées que ça », constate-t-elle.

Mériter « la corde »

Le chroniqueur au Journal Claude Villeneuve­­­ estime qu’il n’a jamais reçu le dixième des insultes que reçoivent en général ses homologues féminines. 

« On ne m’a jamais traité de mal baisé », illustre-t-il. 

Mais cela n’empêche pas certains internautes de le traiter de « gros salopard » ou « d’enculé de câlisse ». 

Il a aussi reçu son lot de commentaires violents après s’être coltaillé avec des auditeurs d’une radio privée de Québec. 

­­­« Il mérite la corde comme les autres », pouvait-on encore lire au début décembre dans les commentaires sous une publication critiquant une de ses chroniques.

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