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Une «maison close» qui dérange

Des poupées sexuelles à louer dans des appartements en pleine zone résidentielle à Longueuil

Oh My Doll
Photos Francis Pilon À l’arrivée de notre journaliste dans l’appartement, une poupée nue était allongée sur le lit de la chambre. Sur la table de chevet, on voit le casque de réalité virtuelle qu’on a suggéré à notre journaliste d’utiliser (en mortaise). Une autre poupée, sans tête celle-là malgré ce qui était convenu, était penchée vers l’avant et appuyée sur le bout du lit.

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Un bordel de poupées sexuelles se sert de la pandémie pour faire la promotion de ses services au cœur d’un quartier résidentiel de la Rive-Sud de Montréal, au grand dam des autorités.

« C’est très illégal ce qu’ils font », juge le conseiller municipal de Greenfield Park, Robert Myles. L’élu s’est dit déçu et surpris en apprenant qu’une maison close de ce genre est exploitée dans son quartier, où vivent des familles. 

« Je peux vous confirmer qu’ils n’ont pas de permis commercial pour opérer dans un secteur résidentiel. [...] Ils sont dans un bloc d’appartements. Il y a une pénurie de logements en plus. Ce n’est pas acceptable et ce n’est pas toléré chez nous », s’insurge M. Myles. 

Le propriétaire de la compagnie à numéro qui exploite cette maison close, Kaïs Chedli Latiri, se défend et assure que son entreprise respecte les normes commerciales imposées par la Ville.

Aucune infraction criminelle

« On est légal et on est en train de faire du développement. Et puis on n’utilise que le tiers de la superficie [des appartements] quelques fois. On ne loue pas pour prendre la place aux gens », explique-t-il au téléphone. 

Le propriétaire dit avoir envisagé d’ouvrir un espace commercial qui aurait pignon sur rue, mais ses plans ont été modifiés en raison de la pandémie. Il soutient ne faire usage que de deux appartements pour ses opérations, même s’il dit à ses clients en avoir neuf pour son « marketing ». 

Par ailleurs, le Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL) ne soupçonne pas que des infractions criminelles y sont commises. « Avec les informations dont nous disposons, ce service ne serait pas illégal au niveau du Code criminel », indique le sergent François Boucher, porte-parole du SPAL. La police mentionne qu’aucune plainte visant l’entreprise n’a été déposée jusqu’à maintenant à leur service. « Il ne serait pas criminel au Canada de posséder une poupée sexuelle représentant une personne adulte. »

Anti-COVID, vraiment ?

Le propriétaire de la maison close de Longueuil se targue sur les réseaux sociaux d’offrir une solution « anti-COVID » à ses clients durant la pandémie. Il assure aussi que ses poupées sont bien désinfectées entre chaque client et que le port du masque est obligatoire. 

Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) ne semble pas du tout du même avis que l’entreprise. « De façon générale, la Santé publique ne recommande pas le partage de jouets sexuels. Les jouets sont fabriqués à partir de matériaux particuliers qui requièrent des produits spécifiques afin de les nettoyer et les désinfecter », mentionne la porte-parole du MSSS,
Noémie Vanheuverzwijn. 

« Les jouets sexuels sont complexes à nettoyer, comme il ne s’agit pas d’une surface plate qui permet un nettoyage facile et adéquat avec des nettoyants réguliers [...]. Un risque de transmission de la COVID-19 et des ITSS (infections transmises sexuellement et par le sang) est présent », ajoute-t-elle. 

Pour sa part, le CISSS de la Montérégie-Centre assure qu’il communiquera avec la compagnie afin de « s’assurer que toutes les mesures de prévention requises sont strictement en place ». 

250 $ pour du temps avec des poupées 

250 $ pour trois heures en compagnie de Noémie et Paméla, voilà ce que me propose un bordel de poupées sexuelles à Longueuil, qui s’autoproclame « le nouveau Las Vegas du sexe tout en sécurité ». Rien de moins.

Malgré la crise sanitaire, cette maison close aménagée dans un appartement d’un quartier résidentiel de Greenfield Park est toujours en activité et peine même à répondre à la forte demande de ses clients. 

« Restez en sécurité avec du sexe sécuritaire. [...] Une solution anti-COVID », c’est le genre de messages diffusés par la compagnie depuis le début de la pandémie.

Irrités par cette façon de profiter de la crise, des gens m’ont contacté pour dénoncer la situation. 

Un bordel bien occupé 

Pour tenter de lever le voile sur cette mystérieuse entreprise, j’ai décidé d’infiltrer la maison close comme un client régulier. 

Le site web de la compagnie, qui est seulement rédigé en anglais, m’invite d’abord à texter une certaine Amélie. 

De peine et de misère, elle me trouve un rendez-vous pour le lendemain dans l’un des neuf appartements de l’entreprise sur la Rive-Sud de Montréal. 

Tout son inventaire est déjà réservé par d’autres clients. Il ne reste plus qu’un forfait à 250 $ qui comprend deux poupées baptisées Paméla et Noémie. 

Un casque pour regarder de la pornographie en réalité virtuelle est aussi offert. 

« Le port du masque est obligé [...] Texte-moi 5 minutes avant que tu arrives. À demain, mon cher », m’écrit l’employée. Celle-ci n’a jamais demandé mon âge ou une preuve d’identité pour avoir accès à leurs services. 

Peur des policiers 

J’ai vite compris qu’on n’entre pas dans un bordel comme chez l’épicier. Après avoir signalé mon arrivée à Amélie, elle m’indique qu’un problème l’oblige à repousser mon rendez-vous d’une vingtaine de minutes. 

Je poireaute donc dans cette rue bordée d’immeubles à appartements, où j’avais rendez-vous. 

« Qu’est-ce que tu fais ? Bouge ! Tu ne peux pas rester là ! Ils vont appeler la police », me crie soudainement un homme dont j’ignore l’identité. 

À peine 30 secondes plus tard, Amélie m’écrit pour m’informer que mon rendez-vous est finalement déplacé dans un bâtiment voisin. 

Elle m’envoie aussi des photos avec des flèches pour retrouver mon chemin. C’est louche, mais je suis trop intrigué pour rebrousser chemin.

Après plusieurs échanges et un temps d’attente, la responsable envoie enfin la bonne adresse où le client doit se présenter.
Capture d'écran
Après plusieurs échanges et un temps d’attente, la responsable envoie enfin la bonne adresse où le client doit se présenter.

Odeurs de latex et de sexe

Je cogne finalement à une porte-fenêtre d’un logement situé au rez-de-chaussée. 

Les poupées sexuelles « reçoivent » dans un appartement au rez-de-chaussée d’un immeuble du secteur de Greenfield Park.
Photo Francis Pilon
Les poupées sexuelles « reçoivent » dans un appartement au rez-de-chaussée d’un immeuble du secteur de Greenfield Park.

Un homme dans la quarantaine m’ouvre. Il commence une longue présentation de 30 minutes sur le fonctionnement du casque de réalité virtuelle. « Ici, ton pénis est un accessoire. Même les poupées, c’est 10 % de l’aventure. On appelle ça l’expérience matricielle », explique l’employé, qui dit se nommer Philippe. 

L’appartement où notre journaliste est allé empestait le sperme, le latex et les produits nettoyants.
Photo Francis Pilon
L’appartement où notre journaliste est allé empestait le sperme, le latex et les produits nettoyants.

Après son monologue, je commence à avoir le tournis. L’appartement où je suis empeste le sperme, le latex et les produits nettoyants. 

« Vas-y, essaie de faire fonctionner le casque avec la manette », me demande mon interlocuteur. Je me trompe et appuie sur le mauvais bouton. Il n’en fallait pas plus pour que Philippe pète un câble et m’accuse de ne pas l’écouter. 

Dans un placard, des perruques pour modifier l’apparence des poupées.
Photo Francis Pilon
Dans un placard, des perruques pour modifier l’apparence des poupées.

« Touche ses seins »

Mon calvaire tire bientôt à sa fin. Il ne reste plus qu’à m’expliquer comment fonctionnent les Dolls. « Tu ne dois jamais les déplacer. C’est fragile et tu pourrais les briser. Tu brises, tu paies. C’est des milliers de dollars. Ne rentre pas ton pénis dans sa bouche, c’est fait de métal, à moins de vouloir terminer circoncis », insiste Philippe en ricanant. 

« Ah ! et touche ses seins, vas-y, ordonne-t-il. Touche, tu vas voir, c’est du vrai. »

Je ne me suis jamais retrouvé dans une situation aussi malaisante. 

Philippe réclame finalement les 250 $ comptant avant de me laisser seul. Sans surprise, aucune facture n’est remise. 

Après avoir pris l’appartement en vidéo et en photo, j’ai rapidement fui ce bordel où j’espère ne plus jamais devoir retourner. 

Une sexologue peu surprise, mais inquiète 

L’ouverture de ce qui semble être la première maison close de poupées sexuelles au Québec est loin de surprendre une experte, qui s’inquiète de ce phénomène de plus en plus populaire aux quatre coins de la planète. 

La sexologue et psychothérapeute, Sylvie Lavallée, affirme que ce n’était qu’une question de temps avant que les robots et les casques de réalité virtuelle débarquent dans une maison close de la province.

« Sexe du futur »

« On parle ici de sexe du futur. Toutes ces technologies de simulation, c’est surtout une façon parfois de sortir de notre réalité routinière, monotone et beige », explique-t-elle.

Sylvie Lavallée se questionne toutefois sur le type de clientèle qui a recours à ces services et sur leurs motivations. 

« Habituellement, les gens vont se commander une poupée et ils vont vivre ça à la maison. Alors, je spécule : est-ce parce qu’ils n’ont pas les moyens, parce que ça coûte très cher ? Est-ce qu’ils ont les moyens et ils veulent juste voir si c’est fait pour eux ? » lance la sexologue. 

Selon nos observations, le prix de ce genre de poupée tourne autour de 3000 $, mais il peut varier en fonction des accessoires dont elle est dotée.

Un tue-l’amour ?

La spécialiste se dit surtout préoccupée par ces objets sexuels qui peuvent déshumaniser le rapport amoureux des individus. 

« C’est le grand frein que j’ai avec ça. Je me demande où on s’en va dans notre aspect relationnel. Ces objets restent vides pour moi. Vide d’humanité et de chaleur humaine. Un cœur qui bat et un cerveau qui réagit pour nous stimuler, c’est incomparable », mentionne Mme Lavallée. 

La sexologue et psychothérapeute estime aussi que les poupées sexuelles peuvent devenir un « refuge abrutissant ». 

Juste un robot

« Les gens recherchent une présence. Des gens sont seuls et ils fonctionnent bien comme ça. Mais à un moment donné, ça devient vide de se parler seul. Donc [on a] besoin d’échanger avec quelqu’un qui nous fait rire, quelqu’un qui nous console, quelqu’un qui nous fait dédramatiser. C’est pas avec un robot qu’on peut faire ça », conclut Sylvie Lavallée.