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L’Eurostar angoisse la Caisse

Un des dirigeants de l’institution avoue que le dossier l’«empêche de dormir»

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Photo d'archives, AFP En 2019, l’Eurostar a transporté 11,1 millions de passagers. Cette ligne ferroviaire relie Londres et Amsterdam via le tunnel sous la Manche, avec notamment des arrêts à Paris et à Bruxelles. Mais, en ce moment, en raison de la pandémie, il roule presque vide.

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La Caisse de dépôt est confrontée à une situation inusitée parce que le sort d’un de ses gros investissements repose entre les mains des gouvernements du Royaume-Uni et de la France.

« Dans mon portefeuille, c’est le dossier qui m’empêche de dormir », admet le chef des infrastructures de la Caisse, Emmanuel Jaclot, au cours d’un entretien avec Le Journal.

En 2015, la Caisse a investi 850 millions $ pour acquérir une participation de 30 % dans Eurostar, qui exploite un service ferroviaire reliant Londres à Paris, à Bruxelles et à Amsterdam par le tunnel sous la Manche.

Frappé de plein fouet par la pandémie, Eurostar a vu son trafic passager plonger de 95 % et pourrait manquer de fonds dès le mois de mai, a récemment averti le grand patron de la Société nationale des chemins de fer (SNCF) de France, Jean-Pierre Farandou.

« Nous approchons du moment où Eurostar va avoir de vrais problèmes de liquidités », a-t-il confié au Financial Times.

« Pas de magie »

La SNCF contrôle Eurostar grâce à ses intérêts de 55 % dans la firme britannique.

« Les trains d’Eurostar roulent pratiquement vides », constate Mark Smith, du site spécialisé Man in Seat 61.

« Il n’y a pas de magie, affirme M. Jaclot. On a réduit énormément les structures de coûts. On a même détaché quelqu’un de l’équipe de la Caisse, un directeur qu’on avait au bureau de Paris, qui a rejoint l’équipe managériale d’Eurostar et qui travaille sur la réduction du seuil de rentabilité. »

La crise a déjà coûté cher aux actionnaires d’Eurostar : l’an dernier, ils ont dû réinjecter 300 millions $ pour maintenir l’entreprise à flot, dont 90 millions $ provenant de la Caisse.

Eurostar espère maintenant un coup de pouce étatique, mais Paris et Londres se renvoient la balle.

« J’en ai marre des deux gouvernements », a lancé le PDG d’Eurostar, Jacques Damas, au Financial Times. Il a confié au quotidien londonien avoir dit aux ambassadeurs des deux pays d’« arrêter leurs stupidités ».

Le mois dernier, le secrétaire britannique aux Transports, Grant Shapps, a assuré qu’il était « très enthousiaste » quant à la survie d’Eurostar, tout en ajoutant : « ce n’est pas notre entreprise ».

Longtemps actionnaire d’Eurostar, Londres a vendu sa participation de 40 % dans l’entreprise à la Caisse et à la firme d’investissement britannique Hermes.

Denis Coderre au CA

Les intérêts de la Caisse au sein d’Eurostar sont notamment défendus par Denis Coderre, qui représente l’institution au conseil d’administration de l’entreprise depuis 2018. Il devra démissionner de son poste s’il décide de briguer à nouveau la mairie de Montréal.

Malgré la gravité de la situation actuelle, M. Smith ne croit pas que la Caisse a commis une erreur en investissant dans Eurostar.

« L’entreprise faisait de l’argent, elle n’a pas de concurrent ferroviaire et elle détient près de 80 % du marché [des déplacements entre Londres et Paris/Bruxelles], souligne-t-il. Dans des circonstances normales, ç’aurait été un investissement fantastique. »

« C’est un service assez essentiel, affirme Emmanuel Jaclot. Je ne vois pas Eurostar faire faillite, mais la clé de tout ça n’est pas encore trouvée. »

Keolis

La Caisse doit également suivre de près sa participation de 30 % dans le spécialiste français du transport collectif Keolis, qui, comme Eurostar, est contrôlé par la SNCF.

En 2020, Keolis a essuyé une perte nette de 550 millions $, sept fois plus élevée qu’en 2019. Par conséquent, la Caisse a dû oublier son dividende (elle avait reçu 22 millions $ en 2019). 

Au Québec, Keolis est propriétaire d’Orléans Express, qui a sabré ses services à cause de la COVID-19.

Chez Keolis, « le choc de la COVID est un peu plus derrière nous, les perspectives s’améliorent », se console M. Jaclot.

Ce dernier note au passage que d’autres investissements de la Caisse de dépôt et placement dans les infrastructures de transport, notamment les ports, « ont très bien résisté à la crise ».  

Investissements de la Caisse de dépôt en infrastructures de transport   

  • DP World (ports) : 2 G$ 
  • Port de Brisbane : 1,5 G$ 
  • Aéroport Heathrow : 1 G$ 
  • Eurostar : 850 M$ 
  • Keolis : 500 M$ 
  • Aéroport de Budapest : 450 M$ 
  • Aéroport de Sydney : 298 M$ 
  • Métro de Sydney : 150 M$  
  • Ports America : 100 M$  

TOTAL : 11 milliards $ (3 % des actifs totaux de la Caisse)