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Nus au cinéma... sauf pour le masque

Environ 70 personnes sont passées au Cinéma L’Amour pour « regarder » un des films érotiques présentés

Louis-Philippe Messier
Photo Chantal Poirier Notre journaliste Louis-Philippe Messier a passé une journée au Cinéma L’Amour.

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À l’intérieur de Montréal, le journaliste Louis-Philippe Messier se déplace surtout à la course, son bureau dans son sac à dos, à l’affût de sujets et de gens fascinants. Il parle à tout le monde et s’intéresse à tous les milieux dans cette chronique urbaine.


Comment la coquine clientèle du seul cinéma érotique du Québec vit-elle sa relative liberté (masquée !) en zone rouge ? Le Journal a passé une journée au Cinéma L’Amour, où le respect des règles sanitaires est à géométrie variable.

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Personne n’attend en se dandinant d’impatience devant la porte lorsque j’arrive pour l’ouverture à 11 h au cinéma du boulevard Saint-Laurent, où le magicien Harry Houdini a enchanté la foule pendant les années 1920. 

« Argent comptant seulement », précise un jeune géant derrière le guichet. Prix d’entrée : 13 $.

Je me désinfecte les mains. J’éviterai d’approcher les autres. L’établissement a condamné un siège sur deux. Par principe, je ne repartirai pas avant l’ultime client vers la fermeture à 19 h 30, ce que le couvre-feu alors en vigueur obligeait.

Il fait très sombre. Un premier vrai client arrive à 11 h 19. Il me regarde de loin. Sans m’approcher.

  • Écoutez l'entrevue de Louis-Philippe Messier au micro de Richard Martineau sur QUB radio:

Vers midi, une douzaine d’ombres circulent dans la salle, sur les côtés ; peu s’assoient, plusieurs gardent manteaux et tuques. 

Un homme coiffé d’un bonnet de castor, que je surnomme Daniel Boone, se caresse quelques rangées derrière moi ; j’entends son gigotement. Pendant la journée, plusieurs bruits non identifiés m’intriguent : des chuchotements saccadés de pompes, des cliquetis de Dieu sait quel bidule érotico-mécanique, des bagues lumineuses...

Peut-être parce que ce bout de tissu augmente l’anonymat, je constate que le port du couvre-visage est assez respecté parmi la clientèle libertine. Mais pour ce qui est de la « distanciation », c’est une autre histoire.

Les loges latérales qui flanquent l’écran attirent Daniel Boone et nombre de clients. Des hommes debout côte à côte s’y touchent en fixant le film d’un regard aussi intense que sérieux. Certains s’offrent à un homme agenouillé, un flamboyant sexagénaire à la belle crinière grise ; lui bien sûr ne garde pas toujours le couvre-visage.

Le film projeté, Fucking Flexible 3, interpelle l’érotisme typique d’hommes convoitant les femmes. 

Au parterre, les rapports entre ces messieurs semblent relever d’une hétérosexualité assouvie à défaut de femme, un peu comme en prison. 

Des clients masqués et émoustillés s’adonnent à leurs plaisirs charnels en respectant plus ou moins les règles sanitaires.
Photo Louis-Philippe Messier
Des clients masqués et émoustillés s’adonnent à leurs plaisirs charnels en respectant plus ou moins les règles sanitaires.

On se débrouille, on se dépanne, on se contente d’un succédané... sauf l’homme à la belle crinière qui fréquente ce lieu parce qu’il aime à rendre ce service, de toute évidence, puisqu’il se dévoue pendant près de deux heures.

Mur de fesses

À 15 h 30, des femmes arrivent : un couple d’amies d’environ 50 ans qui vient profiter de la main-d’œuvre abondante et gratuite. En quelques secondes, une vingtaine d’hommes les encerclent. Ils baissent culottes et pantalons et les deux clientes, tant espérées, disparaissent derrière un mur de fesses. 

Pendant plus d’une heure, elles manient ces étrangers, un membre par main, et elles en reçoivent des caresses. 

Louis-Philippe Messier
Photo Louis-Philippe Messier

Un quinquagénaire malingre à lunettes qui ressemble à l’acteur Rick Moranis se délecte du spectacle. Il tient une tasse de café Tim Hortons d’une main et se caresse de l’autre. Les amies gémissent aussi fort que l’actrice à l’écran, malgré leur couvre-visage dont elles ne se départissent jamais. 

Un client qui ôte le sien se fait rabrouer : « Heille toué, remets ton masque ! » 

Personne ne prête plus attention au film My Evil Step-Son projeté sur l’écran.

Une troisième femme se prête à des fellations et à des rapports avec des étrangers, tandis que son conjoint, bavard et affable, la filme avec son téléphone. 

Une femme trans arrive à son tour, repousse sèchement les premiers curieux, mais se laisse bientôt caresser par deux hommes, puis quatre. 

Un autre couple se présente et la femme, une blonde pulpeuse, se laisse désirer près d’une heure avant d’accepter qu’un autre mur de fesses l’entoure à son tour, pendant plus d’une heure, devant son copain qui contemple l’action.

Combien sommes-nous maintenant sur place ? Peut-être quarante, davantage que la limite de 25 imposée aux lieux de culte... un paradoxe de la Santé publique, n’est-ce pas ? Environ 70 personnes sont passées pendant la journée, estime le guichetier.

Dangerosité

Je n’ai pas pu voir si des préservatifs étaient utilisés ou non pendant les multiples interactions dont j’ai été témoin. Dans un précédent reportage sur le Cinéma L’Amour, le microbiologiste Christian Jacob disait qu’il était théoriquement possible de contracter la COVID-19 par le sperme.

Quant à la Santé publique du Canada, elle recommande le port du couvre-visage entre éventuels partenaires sexuels ne vivant pas sous le même toit. 

Ce dernier conseil, en tout cas, aura au moins été entendu des clients.

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