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«Le nationalisme québécois doit sortir de l’impasse» : grand entretien avec Martin Lemay

Martin Lemay
Photo courtoisie Martin Lemay

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Longtemps engagé à la ville de Montréal et à l’Assemblée nationale, Martin Lemay se consacre depuis 2012 à une carrière d’essayiste. Les lecteurs de ce blogue le savent, il s’agit d’un observateur particulièrement perspicace de notre temps et de la société québécoise en particulier. Longtemps engagé au Parti Québécois, il s’est montré sympathique à la CAQ lors de son arrivée au pouvoir en 2012: il y voyait une occasion de sortir le nationalisme québécois de l’impasse. Qu’en pense-t-il à près d’un an des élections québécoises? Considère-t-il que le nationalisme québécois est encore porté par la CAQ? Entretien avec un homme qui confesse sa déception devant une occasion manquée de renouvellement du nationalisme québécois.

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Mathieu Bock-Côté : La CAQ a su, en battant les libéraux en 2018, puis en votant la laïcité, en 2019, s’imposer comme le principal parti nationaliste québécois. Tous les sondages actuels laissent croire qu’elle est durablement installée dans ce rôle. Comment expliquez-vous cette position absolument hégémonique ? Quel jugement portez-vous sur l’action de François Legault à un peu plus d’un an des prochaines élections québécoises ?

Martin Lemay : Un an de pandémie, un an de confinement ; on ne peut analyser les actions de ce gouvernement sans tenir compte de ce contexte qui est tout sauf normal. On l’a dit à maintes reprises, le premier ministre François Legault impressionne par son assurance et par son calme durant la tempête. On a le sentiment d’avoir le bon homme, au bon endroit, au bon moment.

Par ailleurs, pandémie ou pas, il me semble évident que le gouvernement de la CAQ ne veut pas s'engager dans de grandes réformes. Sur ce point, je crois qu’il rejoint le sentiment populaire. Les grandes réformes, par définition, imposent leur propre dynamique et en viennent à dominer tous les autres projets d’un gouvernement, et ce, pour de longues années avec des résultats souvent décevants. M. Legault a déjà été ministre de l’Éducation et de la Santé pendant ou après les grandes réformes de la fin des années 1990. Il semble se souvenir que l’énergie et l’argent dépensés ont été inversement proportionnels aux résultats espérés. Cette sagesse politique, j’oserais dire un certain conservatisme, trouve un écho dans la population. C’est d’ailleurs sur cette base que la comparaison entre la CAQ et l’Union nationale est la plus intéressante. La gestion de M. Legault me rappelle celle d’Onésime Gagnon, alors ministre des Finances, qui disait dans ses discours « Restons traditionnels et progressifs ! » 

Malgré sa popularité dans les sondages, le gouvernement doit néanmoins demeurer vigilant. En politique, les choses peuvent changer très vite. La chancelière allemande Angela Merkel est en train d’en faire la douloureuse expérience. D’abord louée pour sa gestion dans la première phase de la pandémie, elle connaît depuis des ennuis dans la campagne de vaccination et son gouvernement a connu des difficultés de communication. Les membres du gouvernement québécois doivent donc être vigilants. La pandémie engendre la lassitude et le sentiment d’invincibilité nourrit l’arrogance. 

Mathieu Bock-Côté : La CAQ est une coalition, nous le savons. Cela ne l’amène-t-elle pas à pratiquer ce qu’on a appelé en France le «en même temps» d’Emmanuel Macron ? On a vu la CAQ se montrer souvent décevante sur les questions identitaires depuis quelques temps. Elle multiplie en la matière les positions hasardeuses. Comment expliquez-vous cette dérive ?

Martin Lemay : Je m’excuse d’avance auprès de vos lecteurs, mais j’en ai long à dire sur cette dérive, comme vous le dites, de la CAQ. Cette dernière semble en effet avoir adopté la même stratégie politique créée et utilisée par l’actuel président français, Emmanuel Macron. Cette stratégie que l’on nomme le « en même temps » se fonde sur le dépassement des clivages traditionnels entre la gauche et la droite. Entre autres, elle lui permet de proposer une politique qui rejoint l’électorat de gauche, puis d’en adopter une autre qui satisfait celui de droite. Par exemple, le gouvernement français a proposé récemment un projet de loi pour combattre le séparatisme islamiste, et, « en même temps », il refuse de réfléchir aux conséquences de sa politique d’immigration massive, comme si ces deux sujets n’avaient pas de liens en eux. Après quelques années d’application, plusieurs ont conclu que cette stratégie du « en même temps » ne favorise pas tant l’adoption de décisions éclairées qu’elle permet au gouvernement de faire tout et son contraire en l’espace de quelques semaines. 

Le « en même temps » caquiste est de nature différente principalement à cause du débat constitutionnel. Histoire de contrer les clivages politiques traditionnels entre indépendantistes et fédéralistes, le gouvernement de la CAQ avance son « nationalisme » un peu comme le faisait il n’y a pas si longtemps l’ancien premier ministre Robert Bourassa. Le problème est que la CAQ n’agit pas toujours de façon cohérente. On ne peut en effet se dire « nationaliste » et adopter « en même temps » une politique d’immigration massive, investir démesurément dans les institutions anglophones et se révéler indifférent au déclin du français dans la région de Montréal.

Je vais prendre un exemple concret. Le premier ministre Legault a courageusement refusé de reconnaître le bien-fondé de la théorie du « racisme systémique ». Invoquant qu’il n’avait pas de temps à perdre dans des discussions sans fin, il a créé un comité, le Groupe d’action contre le racisme, dont le mandat était de proposer une stratégie de lutte contre le racisme. Ce comité a déposé son rapport intitulé Le racisme au Québec : tolérance zéro. M. Legault a souvent dit qu’il ne considérait pas les Québécois comme étant racistes. Il semble que le groupe d’action ne soit pas de cet avis. En effet, il juge nécessaire de concocter « une campagne nationale de sensibilisation contre le racisme, afin d’informer de manière constante la population sur différents aspects du racisme et de la discrimination » (p. 26). On le sait, les antiracistes, les adeptes du multiculturalisme, les wokes, les partisans de la diversité et tous les obsédés de la race, ont les enfants dans leur mire. Ils sont au cœur de leurs préoccupations, moins par romantisme que par une volonté clairement affichée de les endoctriner dès le plus jeune âge. Le Groupe d’action contre le racisme a choisi d’adopter cette méthode pour le moins discutable. Il propose en effet d’« Intégrer la question du racisme et de la discrimination tout au long du parcours scolaire des jeunes » (p. 27). Pour s’assurer que les enseignants seront bien formés en la matière, le groupe avance l’idée d’« Inclure le thème du racisme dans la formation obligatoire lors de la formation initiale des enseignants » (p. 28). Dans ce rapport, tous les secteurs d’activité seront mobilisés : la police, le logement, l’école, l’emploi et la fonction publique pour laquelle il est proposé de « Mettre en place une formation obligatoire et continue sur la question du racisme pour les employés de l’État » (p. 30). En un mot, le gouvernement refuse de reconnaître la validité du concept de « racisme systémique » tout en proposant un plan d’action pour le combattre... Convenons-en, cela révèle un « en même temps » quelque peu spectaculaire !

Plus largement, le gouvernement fédéral a son plan d’action pour lutter contre le racisme, le gouvernement du Québec a maintenant le sien, toutes les villes et les villages en ont ou en auront un bientôt, de même que les entreprises, petites et grandes, les syndicats, les universités, les écoles primaires et secondaires, les médias, les organismes sans but lucratif, les orchestres, les chorales, les scouts, les clubs de bingo, les Églises, sans oublier les domaines de la télévision, du cinéma, de la littérature, le sport professionnel et amateur, etc., etc., etc. Aucun domaine, aucun secteur, aucune activité humaine n’échappera à la « sensibilisation antiraciste ». Je le dis comme je le pense, c’est une politique qui a des relents de totalitarisme. 

Certains pourraient se formaliser de mon utilisation du terme « totalitarisme ». Je leur répondrai en citant George Orwell : « Mais il n’est pas indispensable, pour être corrompu par le totalitarisme, de vivre dans un pays totalitaire. La simple prédominance de certaines idées peut instiller une sorte de poison qui atrophie progressivement la création littéraire en lui interdisant un sujet après l’autre. » Selon Orwell, donc, le totalitarisme se dévoile lorsqu’il y a une « prédominance de certaines idées ». C’est justement ce que l’on vit au Québec depuis quelque temps. À moins d’être isolé dans les bois (et encore), le mot « racisme » ou l’expression « racisme systémique » nous sont balancés à la figure à longueur de journée telle une vérité révélée.

Il faut en conclure qu’après trois ans au pouvoir, le gouvernement vient de s’apercevoir que le peuple québécois était raciste jusqu’à la moelle et qu’il fallait lui administrer une dose massive d’antiracisme. Et ce racisme congénital aurait échappé à des esprits aussi fins et perspicaces que ceux de Garneau, de Groulx, de Dumont, de Lévesque et de combien d’autres ? C’est ridicule. Nous faisons plutôt face à une entreprise de dénigrement orchestrée par des émules de lord Durham avec la complicité active de notre gouvernement. Je ne suis pas sans me demander quel traitement impitoyable nous réserverait-il s’il ne se disait pas nationaliste... Dans leurs communications, les ministres de la CAQ usent sans cesse du mot « fier ». J’ai des petites nouvelles pour eux : leur plan d’action contredit ce message de « fierté ». En tout cas, en le lisant, ma « fierté » de Québécois en a pris pour son rhume.

C’est un peu ce « en même temps » que l’on a vu à l’œuvre avec la nomination d’Alexandre Cloutier qui a reçu du gouvernement le mandat de réfléchir à la liberté académique dans les universités. Rappelons que ce dernier s’est présenté à deux reprises à la chefferie du Parti québécois et qu’il a subi la défaite principalement à cause de son adhésion à l’orthodoxie multiculturaliste. Que fait le gouvernement ? Il le charge de cette importante mission en oubliant que la soumission aux dogmes multiculturalistes (ou à ceux du politiquement correct, ou à ceux du wokisme, ou à ceux de l’antiracisme) est la cause même des problèmes que vivent les universités.

D’une perspective politique, je n’arrive pas à comprendre les décisions de ce gouvernement. Alors que leur électorat serait favorable à des politiques de défense vigoureuse du français et de lutte contre le multiculturalisme, il s’entête néanmoins à adopter des politiques dignes du Parti libéral. La seule explication qui vaille est que le premier ministre Legault croit que toutes ces histoires sont sans importance et qu’en donnant quelques gages aux obsédés de la race, ces derniers vont le laisser tranquille ; il pourra ainsi s’occuper des « vraies affaire », soit le développement économique et la création d’emplois. S’il pense ainsi, il a tort. D’abord, les antiracistes et leurs alliés continueront de le harceler car, pour eux, il y aura toujours du racisme, du sexisme et de l’homophobie à débusquer, à pourchasser, à anéantir. Ensuite, cette lutte est en une de civilisation. Si ces illuminés sont capables de perturber considérablement l’agenda politique américain, français et britannique, imaginez-vous les dégâts qu’ils peuvent causer à une petite société comme la nôtre ? La lutte contre ces idéologies qui fomentent la division et la discorde, pour ne pas dire la haine, en est une pour la sauvegarde de notre cohésion sociale et, n’ayons pas peur des mots, pour notre survivance. Les « vraies affaires » en 2021 consistent à lutter pour la défense de la civilisation occidentale à laquelle nous avons le bonheur d’appartenir. En fait, dans un monde idéal, M. Legault devrait, à la fois, s’occuper de développement économique et défendre notre peuple et notre civilisation, ce qui donnerait un peu plus de contenu et de sens à sa stratégie du « en même temps ».

En résumé, il me semble évident que la coalition dont vous parlez dans votre question n’existe plus. Pour se faire réélire, la CAQ compte manifestement sur la portion libérale de son électorat. Ce que nous offre ce parti politique ressemble de plus en plus à une synthèse des politiques de Robert Bourassa, pour le volet économique, et de Philippe Couillard, pour le volet identitaire. Je subodore que ce dernier ne renierait pas le rapport du Groupe d’action contre le racisme. Pour dire les choses franchement, la stratégie de la CAQ en est une d’un « en même temps » typiquement libérale.

Mathieu Bock-Côté : Certaines questions semblent échapper au nationalisme québécois contemporain. Je prends l’exemple du cours d’histoire occidentale, que le gouvernement caquiste vient de liquider. Est-ce qu’une des faiblesses de notre nationalisme ne vient pas de son incapacité à assumer pleinement notre patrimoine de civilisation ? De quoi cette indifférence est-elle le nom ?

Martin Lemay : Depuis plusieurs années, les nationalistes, habitués aux défaites, ne savent plus à quel saint se vouer. Selon une étude du Fonds de solidarité de la FTQ publiée récemment, il y aurait au Québec près de 2,5 millions d’analphabètes, soit près d’un tiers de la population, ce qui nous situe au 10e rang au Canada. Au sujet du taux de diplomation des élèves francophones au secondaire, l’ancien premier ministre Parizeau a tenté d’alerter l’opinion publique en dénonçant ce qu’il appelait « le gâchis scolaire » et invitait le Ministère de l’Éducation à rendre des comptes de sa gestion désastreuse. Il y a quelques années, ce ministère œuvrait activement à effacer tous les repères de la présence française dans les cours d’histoire du Québec. En 2021, il récidive en éradiquant toutes les traces de l’histoire de la civilisation occidentale dans les cégeps. Cette volonté de vouloir supprimer et l’histoire nationale et l’histoire occidentale n’est d’ailleurs pas unique au Québec. Elle est également bien présente partout en Occident. Il est aisé de conclure que peu importe le parti politique au pouvoir, les fonctionnaires du Ministère de l’Éducation n’en font qu’à leur tête dans leur volonté de saper toutes les références à l’histoire, à la philosophie, à la littérature occidentales. Quitte à passer pour un paranoïaque, je me demande parfois si toutes ces décisions ne procèdent pas d’une volonté délibérée de fabriquer des incultes déracinés qui seront plus facile à endoctriner par toutes sortes de théories plus fumeuses les unes que les autres.

Par conséquent, lorsque vous avez de la difficulté à lire et à écrire, lorsque vous ne connaissez pas votre propre histoire ni celle de la civilisation à laquelle vous appartenez, si les grands textes fondateurs de notre civilisation vous sont étrangers, si vous ignorez l’importance qu’a eue la religion catholique dans l’histoire, comment voulez-vous être inspiré par ce « patrimoine de civilisation » comme vous le dites si bien ? On me dira que, malgré tout, nous sommes chanceux de pouvoir compter sur la passion et l’abnégation de valeureux professeurs qui résistent à ce scandaleux nivellement par le bas, mais pour combien de temps encore ?

Les nationalistes ont en quelque sorte creusé leur propre tombe. Ils ont pactisé avec le diable en communiant au récit trudeauiste de la Grande noirceur. Ils ont ainsi participé activement à l’effacement de notre patrimoine historique d’avant 1960. Pire encore, c’est le PQ qui a procédé à la fameuse réforme de l’éducation, véritable tsunami pédagogique qui a engendré toutes les catastrophes qui ont suivi. Bref, les nationalistes sont très mal placés pour faire la leçon. En voulant être « moderne », en voulant être « progressiste », ils ont pavé la voie à l’éradication de l’héritage occidental qui ira rejoindre l’héritage de leurs ancêtres dans les oubliettes.

Cette indifférence des nationalistes envers la culture et l’histoire s’explique également par leur refus de combattre le poison intellectuel qu’est le multiculturalisme. En fait, ils refusent d’assumer leur défaite entière, totale, face Pierre Elliott Trudeau. Ils sont donc incapables de reconnaître le fait pourtant évident que l’appareil d’État québécois se nourrit non seulement des dogmes du multiculturalisme, mais aussi du bilinguisme intégral. Cet appareil d’État québécois est aujourd’hui aussi canadian que ne peut l’être l’appareil fédéral, qui, comme on le sait, est celui d’un État postnational, sans racines et sans héritage. Le rôle de l’appareil d’État québécois dans notre régression collective est aujourd’hui l’éléphant dans la pièce. Mais les nationalistes refusent de nommer ce qu’ils voient. Ce faisant, ils ne sont pas en mesure de mener les luttes politiques et idéologiques essentielles à la survie de notre nation. J’en veux pour preuve la lettre publiée par le chef du PQ, Paul St-Pierre Plamondon, dans le Journal de Montréal du 23 mars dernier au sujet de la contestation de la loi 21. Parlant du multiculturalisme, il écrit que « cette idéologie est fortement imbriquée dans plusieurs des institutions canadiennes que nous finançons à même nos impôts. » Je me demande si le chef du PQ peut nous assurer (et nous rassurer), que les institutions québécoises sont vaccinées, si je puis dire, contre l’idéologie multiculturaliste ? S’ils s’en donnaient la peine, à l’instar de Frédéric Bastien qui dévoile avec une redoutable efficacité tant les conflits d’intérêts que les biais idéologiques des juges, les nationalistes pourraient eux aussi œuvrer à repérer et à dénoncer les turpitudes des institutions et de l’État québécois.

Je résume : un Ministère de l’Éducation qui nivelle par le bas et éradique toutes les traces de notre appartenance à l’Occident ; un appareil d’État qui promeut le bilinguisme et le multiculturalisme ; un Ministère de la Justice qui est littéralement paralysé par son culte de la Charte des droits et liberté. Sur ces importantes questions, et beaucoup d’autres, les nationalistes sont silencieux, préférant se mobiliser pour signer des pétitions... 

Mathieu Bock-Côté : Les nationalistes, théoriquement, devraient pouvoir se replier sur le PQ, ne serait-ce que pour faire pression sur la CAQ. Pourtant, ils ne le font pas. Comment expliquez-vous cette incapacité du PQ à occuper l’espace qui pourrait potentiellement être le sien? Et quels thèmes le PQ devrait-il privilégier s’il voulait renaître politiquement ?

Martin Lemay : Le PQ n’occupe pas cet espace, que dis-je, ce boulevard qui s’est ouvert devant lui tout simplement parce qu’il refuse de dénoncer, je ne sais trop pour quelles raisons, le nationalisme de pacotille de la CAQ. Qui sait, en critiquant la CAQ, cela lui permettrait peut-être de redécouvrir les vertus du nationalisme ! À la place, les péquistes s’excitent pour des causes qui ont très peu de résonnance dans l’électorat et qu’ils sont assurés de perdre. Que l’on veuille se débarrasser du poste de gouverneur général, reliquat de la Conquête britannique, que l’on veuille renommer l’aéroport de Montréal, j’en suis, mais je pense que les péquistes perdent un temps précieux en se lançant dans des combats symboliques perdus d’avance. Il n’est pas question ici de nier l’importance de tels combats en politique. Mais il faut avoir la sagesse de choisir ceux que l’on peut gagner, ou bien ceux sur lesquels on peut faire des gains politiques substantiels. Cela dit, je suis conscient que le rôle du PQ n’est pas simple. Numériquement, il forme le 3e parti à l’Assemblée nationale, et la pandémie est impitoyable envers les partis d’opposition. Je ne suis cependant pas sans me dire que cette pause forcée serait peut-être le bon moment pour réfléchir et clarifier certaines choses, dont le rôle du nationalisme en son sein.

Au Québec, les partis politiques les plus attachés au multiculturalisme sont le Parti libéral et Québec solidaire. Maintenant que les nationalistes et les indépendantistes ont cessé la désastreuse stratégie d’alliance avec le second, ils devraient en profiter pour faire ce constat : QS a peu d’appui dans l’électorat, autour de 12% dans les sondages, ce qui ne l’empêche pas de voir ses idées dominer outrageusement dans les milieux médiatiques, artistiques et intellectuels. Comment expliquer un écart aussi grand entre la volonté populaire et une certaine élite ? Dans la lettre citée plus haut, M. Saint-Pierre Plamondon offre un début de réponse à cette question : « La manière dont les groupes québécois autoproclamés ‘‘antiracistes’’ marchent main dans la main avec les groupes fédéralistes multiculturalistes est très révélatrice de ce qui attend les Québécois dans ce dossier : davantage de mépris et d’intolérance. » Ce que nous dit fort judicieusement le chef du PQ est que la contestation de la loi 21 a créé une étrange alliance entre les antiracistes québécois et les fédéralistes multiculturalistes à laquelle j’ajoute une certaine élite médiatique, intellectuelle et artistique. Autrement dit, QS et ses alliés se sont associés sans vergogne aux fédéralistes multiculturalistes les plus fanatiques. 

Le choix est donc on ne peut plus clair pour le PQ : ou bien il se soumet à cette emprise politique et idéologique qui nie l’essence même de sa lutte pour notre indépendance nationale, ou bien il la combat. Il n’y a plus de place pour les demi-mesures et les faux-fuyants. Et c’est d’autant plus le choix que le PQ doit faire que la CAQ refuse de combattre, lui offrant ainsi, je le disais plus tôt, un espace politique inespéré.

Pour réapprendre à mener et à gagner des luttes politiques, j’invite les nationalistes à lire les biographies de Maurice Duplessis et de Pierre Elliott Trudeau, deux hommes politiques qu’ils détestent, car, contrairement à eux, ces deux anciens premiers ministres ne lésinaient pas sur les moyens lorsqu’il était question de gagner. Pour les nationalistes, ce serait un apprentissage plus que bénéfique.

Mathieu Bock-Côté : Imaginez-vous un scénario où l’indépendance du Québec pourrait revenir à l’avant-scène?

Martin Lemay : Ma réponse est claire et simple : non. Comment voulez-vous évoquer l’indépendance lorsqu’une bonne partie de notre élite désire moins nous guider que nous rééduquer ? Comment voulez-vous discuter d’indépendance alors que le seul sujet qui intéresse la petite caste médiatique est le racisme systémique ? Comment voulez-vous parler d’indépendance lorsque l’appareil d’État québécois travaille contre les intérêts supérieurs du Québec ? En somme, la question consiste moins à expliquer les bienfaits de l’indépendance du Québec ou à débattre de l’opportunité d’un référendum qu’à adopter une politique vigoureuse de redressement national. Comme le disait Jacques Parizeau, les indépendantistes doivent s’engager à « retourner toutes les pierres ».