/investigations/police
Navigation

Opération Printemps 2001: un coup de filet inégalable

L’opération avait permis l’arrestation de plus de 140 personnes, dont de nombreux Hells Angels

Coup d'oeil sur cet article

Vingt ans après l’opération Printemps 2001, on ne risque pas d’assister à une autre opération policière d’une telle ampleur, car tant les enquêteurs que la justice ont dû adapter leurs stratégies pour faire la lutte au crime organisé et aux Hells Angels.

• À lire aussi: Des Hells tirés à quatre épingles

Portrait de « famille » des Nomads présenté au procès de l’opération Printemps 2001. De gauche à droite : Michel Rose, Luc Bordeleau, David Carrol, Denis Houle, Donald Stockford (à genoux, en t-shirt blanc), Gilles Mathieu, René Charlebois,­­­ Wolodumir Stadnik, Maurice­­­ « Mom » Boucher et Normand Robitaille.
Photo d'archives
Portrait de « famille » des Nomads présenté au procès de l’opération Printemps 2001. De gauche à droite : Michel Rose, Luc Bordeleau, David Carrol, Denis Houle, Donald Stockford (à genoux, en t-shirt blanc), Gilles Mathieu, René Charlebois,­­­ Wolodumir Stadnik, Maurice­­­ « Mom » Boucher et Normand Robitaille.

« Je ne pense pas qu’on reverra quelque chose du genre de sitôt, ç’a trop évolué depuis, et les Hells ont aussi appris de leurs erreurs », soutient l’ancien commandant à la police de Montréal André Bouchard, qui était responsable des enquêtes pour meurtre dans le cadre de cette opération. 

Le 28 mars 2001, plus de 2000 policiers ont été déployés pour arrêter 142 personnes. 

« Ça prenait une action forte pour toute la violence faite par les motards, les gens avaient peur et on sentait qu’ils voulaient qu’on prenne des mesures », se rappelle le ministre de la Sécurité publique de l’époque, Serge Ménard.

Le redoutable chapitre des Nomads, mené par Maurice « Mom » Boucher, a été mis hors d’état de nuire. La grande majorité des accusés ont été reconnus coupables. 

Photo d'archives

« Printemps 2001, de par son succès, a mis les standards très élevés pour la suite », remarque M. Ménard.

Cette rafle a donné lieu à plusieurs mégaprocès, ce qui a exigé la construction d’un palais de justice spécifique, le centre judiciaire Gouin, au coût de 16,5 millions $.

  • Écoutez la chronique de Jean-Louis Fortin, directeur du Bureau d'enquête de Québecor

Appareil judiciaire prêt ? 

Réal Ménard, à l’époque député aux Communes et parrain de la loi antigang au Canada, rappelle que les procédures judiciaires ont été laborieuses, même si elles ont été couronnées de succès.

« Je ne pense pas qu’on avait vu venir tout ça, l’appareil judiciaire n’était pas nécessairement prêt à traiter ça. Ç’a quand même pris plusieurs années avant que toutes les procédures se terminent », dit-il.

Les démêlés n’ont pas été de tout repos, se remémorent les avocats de la défense, Danièle Roy et François Bordeleau, car la quantité de preuves accumulées était importante, rappellent-ils. Selon eux, il serait « plus que surprenant » de voir de tels grands déploiements aujourd’hui.

Ils citent en exemple l’échec de SharQc, en 2009. Cette deuxième grande opération contre les motards au Québec s’est terminée en queue de poisson, notamment à cause d’une preuve trop importante et de délais judiciaires déraisonnables.

« Notre preuve était solide, je pense que ça a fait une grosse différence dans la réussite de l’opération », estime l’ancien commandant Bouchard à propos de Printemps 2001.

« Le mal en puissance »

Ce sont les dizaines de meurtres sanglants de la guerre des motards, dans les années 1990, qui ont mené à cette opération.

« Chaque fois qu’ils faisaient quelque chose de violent, ils nous donnaient en quelque sorte les moyens de les arrêter. C’est à cause d’eux qu’il a fallu agir et qu’on a eu l’argent pour le faire », fait valoir M. Bouchard.

L’attentat au cours duquel le jeune Daniel Desrochers, 11 ans, a péri, les meurtres de deux gardiens de prison et les autres attaques où des innocents ont été blessés ou tués ont mis « une grosse pression » sur le gouvernement et sur la police, affirme M. Ménard.

Lors d’un des procès entourant l’opération policière Printemps 2001, un véritable arsenal de guerre de motards accusés a été mis en preuve. Les armes sur la photo ont été saisies durant les perquisitions.
Photo d'archives
Lors d’un des procès entourant l’opération policière Printemps 2001, un véritable arsenal de guerre de motards accusés a été mis en preuve. Les armes sur la photo ont été saisies durant les perquisitions.

« [La guerre des motards] était le mal en puissance. Ça faisait des victimes, des innocents. Ça demandait une réponse à tout ça », estime celui qui avait débloqué une enveloppe de 35 M$ après la tentative de meurtre contre le journaliste Michel Auger, en 2000.

Cet argent avait conféré de meilleurs moyens d’enquête : filatures, surveillance et écoute électronique, entre autres. 

« C’est la fin du travail en silo. On a vu que si on met tout le monde des efforts ensemble, ça donne des méchants beaux succès », souligne l’ancien chef de la défunte escouade antimotards Carcajou-Québec, Paul Laplante. 

Faire le ménage

Ce dernier se rappelle encore avec précision le sentiment de fierté après avoir mené à bien cette opération, un sentiment partagé par l’enquêteur Bouchard.

La une du Journal du Montréal au lendemain de la rafle policière, titrant « La fête est finie ! ».
Photo d'archives
La une du Journal du Montréal au lendemain de la rafle policière, titrant « La fête est finie ! ».

Vingt ans plus tard, le retour en puissance des Hells Angels, avec leur contrôle de tout le territoire en matière de trafic de stupéfiants, a été largement documenté.

« J’étais fier des résultats [du Printemps 2001], mais la lutte au crime organisé, c’est comme le ménage. C’est toujours à refaire », rappelle avec une pointe d’humour Serge Ménard. 

PRINTEMPS 2001 EN CHIFFRES

► 142 accusés, dont 42 pour meurtre et 91 pour gangstérisme

► 1700 policiers et 300 agents civils déployés 

► 216 perquisitions dans 73 municipalités

► 8,6 M$ CA et 2,7 M$ US saisis 

Les policiers ont aussi trouvé beaucoup d’argent comptant. On voit ici 313 000 $ dans un sac découvert dans la résidence du Hells Angels Richard Mayrand.
Photo d'archives
Les policiers ont aussi trouvé beaucoup d’argent comptant. On voit ici 313 000 $ dans un sac découvert dans la résidence du Hells Angels Richard Mayrand.

La famille d’une victime toujours déçue  

La famille d’une victime innocente de la guerre des motards a vécu l’opération Printemps 2001 comme une bonne nouvelle, suivie par la déception de savoir que les meurtriers n’avaient pas été arrêtés. 

« Tu vois les arrestations se produire à la télé et on voit que c’est gros et tu te dis : enfin, ils font quelque chose contre eux, il était temps », se rappelle Maxime Laforest. 

Son frère, Francis, est l’une des victimes collatérales de la lutte sanglante que se sont livrée les motards.

Propriétaire du bar McTavish dans le Vieux-Terrebonne, le tenancier avait courageusement refusé l’accès à son établissement à des revendeurs de drogue. En guise de représailles, deux individus cagoulés s’étaient rués sur lui et l’avaient battu à mort à coups de bâton de baseball, le 17 octobre 2000, en pleine rue. 

Indignation de la population

Cette histoire avait suscité l’indignation populaire et de nombreux citoyens avaient pris part à une marche pour dénoncer la violence des motards. 

Les proches de Francis Laforest avaient espoir que les responsables de ce crime crapuleux seraient arrêtés à l’occasion du Printemps 2001, qui s’est déroulé cinq mois après son décès, mais ça n’a pas été le cas.

« C’est sur qu’on a été déçus, je ne vous le cacherai pas. Quand quelque chose comme ça arrive, on veut que justice soit faite, que ça ne demeure pas impuni », soutient Maxime Laforest, qui s’exprime au nom de toute la famille. 

Cette déception est toujours vive plus de 20 ans après les événements, car les meurtriers n’ont jamais été arrêtés à ce jour. Si les policiers avaient des suspects dans la mire, la preuve n’aurait jamais été suffisante pour les accuser, selon les informations de la famille. 

« Encore aujourd’hui, on garde espoir que quelqu’un va permettre de résoudre le meurtre de mon frère, qu’il va aller parler aux policiers. On ne peut pas juste baisser les bras », confie M. Laforest.