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«Mon vrai métier, c’est humoriste» - Guy Nantel

Le Journal assiste au retour sur scène de Guy Nantel sur la Côte-Nord

Guy Nantel / crédit Sandra Godin
Photo Sandra Godin L’humoriste était heureux de retrouver la petite ville de Havre-Saint-Pierre, où il s’est souvent produit dans sa carrière. « Il faut absolument goûter à la pizza aux fruits de mer Chez Julie », a-t-il conseillé au Journal.

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HAVRE-SAINT-PIERRE | Cinq mois après sa défaite dans la course à la chefferie du Parti québécois, qui lui a même inspiré un 6e one-man-show, qu’il lancera en 2022, Guy Nantel rechausse ses souliers d’humoriste avec une immense joie et sans aucun regret. En raison de l’assouplissement des mesures sanitaires, il a finalement pu entamer lundi dernier, à Havre-Saint-Pierre, la fin de la tournée controversée Nos droits et libertés, dont il reste quelques représentations. Le Journal est allé à sa rencontre.

L’humoriste avait pris l’avion la veille de Montréal à Sept-Îles, avant de prendre une voiture lundi, seul avec son directeur de tournée, pour longer l’interminable mais magnifique route 138, qui sillonne la forêt boréale et ses plages exceptionnelles, jusqu’à Havre-Saint-Pierre. Prendre deux jours pour aller jouer devant 100 personnes, à 1100 kilomètres de chez lui? Il faut vouloir.  

Pourtant, «j’aime tellement venir ici», confie-t-il au Journal, à qui il avait donné rendez-vous devant la Shed-à-Morue, charmant petit cabaret situé sur la berge devant de nombreux bateaux de pêche qui ne demandent qu’à prendre le large. 

«Je suis amoureux du Québec, j’aime les gens, la géographie. Et on est toujours bien accueillis», dit-il.

Sur la petite municipalité de 3500 âmes voisine de l’île d’Anticosti, le soleil apporte enfin de la chaleur à la brise saline, et le printemps s’amorce en même temps que la réouverture des salles de spectacles. Décidément, il souffle un vent de renouveau, pas seulement pour le village qui se déconfine peu à peu, mais aussi pour Guy Nantel, qui repart enfin la machine artistique après un intermède politique. 

Souriant et détendu, il raconte ne pas avoir joué son spectacle depuis 375 jours. La dernière fois, c’était le 12 mars 2020, devant un public québécois à Miami. «Passer de la Floride à Havre-Saint-Pierre, c’est spectaculaire!» remarque-t-il en riant. 

Dans les derniers mois, il répétait son spectacle dans sa tête en faisant son jogging, pour ne pas l’oublier. «S’il y avait un seul mot pour décrire comment je me sens à l’idée de remonter sur scène ce soir, c’est la hâte. Je ne suis pas du tout nerveux. En fait, je ne le suis jamais avant un spectacle», admet-il.  

Sortir du silence

Sur le coup de 19 h, quand Guy Nantel est apparu sur la scène du cabaret, le public masqué et distancié a souligné son retour avec un accueil des plus chaleureux.

C’est au petit cabaret Shed-à-Morue, à Havre-Saint-Pierre, que Guy Nantel a effectué son retour sur scène.
Photo Jean-Marie Chouinard
C’est au petit cabaret Shed-à-Morue, à Havre-Saint-Pierre, que Guy Nantel a effectué son retour sur scène.

Et ses 33 ans de métier lui ont sans doute servi ce soir-là : l’humoriste de 52 ans a livré le texte costaud de Nos droits et libertés, un long monologue de 90 minutes, avec énergie et sans la moindre faille, faisant rire le public de bon cœur avec son humour corrosif.

La Côte-Nord l’attendait. Certains spectateurs avaient même leur billet depuis... 2019.

Après Havre-Saint-Pierre, Guy Nantel a mis le cap vers Sept-Îles, avant de poursuivre sa route à Port-Cartier et à Baie-Comeau pour y passer le reste de la semaine. Toutes les représentations affichaient complet. 

C’est au petit cabaret Shed-à-Morue, à Havre-Saint-Pierre, que Guy Nantel a effectué son retour sur scène.
Photo Sandra Godin
C’est au petit cabaret Shed-à-Morue, à Havre-Saint-Pierre, que Guy Nantel a effectué son retour sur scène.

Au lendemain de son spectacle à Sept-Îles, Guy Nantel a accordé une longue entrevue au Journal. 

Depuis sa défaite, il était resté plutôt silencieux et n’avait accordé aucune entrevue, outre un entretien avec Sophie Durocher à QUB radio. 

Il y a quelques mois, Guy Nantel était prêt à sacrifier sa carrière artistique pour la politique. Mais revenir à la scène n’est «absolument pas» un symbole d’échec pour lui. 

«Mon vrai métier, c’est humoriste, dit-il. C’est ce que je fais depuis 33 ans et c’était le rêve de ma vie quand j’étais jeune. [...] Tout ce dont j’ai besoin, c’est un micro, un spot blanc, et des gens qui m’aiment assez pour venir s’asseoir dans la salle. J’aime ça profondément, et ma flamme, elle est là.» 

Même s’il n’a pas accédé aux plus hautes sphères de la politique, il considère qu’il y a une certaine forme de pouvoir à aller présenter son spectacle à des centaines de personnes partout en province. «Je pense que j’ai plus de pouvoir politiquement en ce moment que des députés qui ne sont pas vus et entendus», avance-t-il. 

Même si les militants péquistes l’ont éliminé au deuxième tour du scrutin, Guy Nantel ne dresse pas un bilan négatif de son court passage en politique. «Au contraire, ç’a été très enrichissant humainement de vivre cette expérience-là, dit-il. [...] J’ai travaillé pour monter une plate-forme comme je n’avais jamais travaillé dans ma carrière. J’ai beaucoup appris.»

Mais «vers la fin, je ne souhaitais pas gagner, avoue-t-il. Je ne pouvais pas devenir le chef de gens qui ne veulent pas de moi. Je trouvais ça lourd de recevoir, sur une base quotidienne, des messages de gens très intenses qui me répétaient sans cesse que je n’étais pas un gars de la famille. [...] Je me faisais répéter que j’étais un clown. Moi, je n’ai pas honte d’être un humoriste.»

Si c’était à refaire, il ne changerait absolument rien, confie-t-il, pas même son entêtement à terminer sa tournée s’il avait été élu chef. «Je préfère perdre que de gagner en n’ayant pas dit la vérité, en n'ayant pas été moi-même», laisse-t-il tomber 

Un retour possible

Guy Nantel s’était porté candidat pour devenir le chef du Parti québécois parce qu’on l’avait convaincu de le faire. Il pourrait accepter d’embarquer de nouveau dans l’arène politique, mais seulement si on vient encore le chercher.

«Je n’ai pas fait une croix sur la politique, avoue-t-il. Mais, chose certaine, si j’y retourne, c’est parce que la politique va se représenter à moi. Ce n’est pas moi qui vais courir après.» 

En attendant, il porte un regard extérieur au cheminement d’un parti qui a tout à reconstruire. Comment trouve-t-il celui que les militants ont choisi, Paul St-Pierre Plamondon?

«Je ne peux pas dire que je suis impressionné, je ne peux pas dire que je suis déçu. On ne le voit pas beaucoup, mais il faut dire que les médias n’en ont que pour Legault et la pandémie présentement. Ça devient difficile pour lui», observe-t-il. 

Selon lui, Paul St-Pierre Plamondon doit absolument être élu député aux prochaines élections dans un comté pour ainsi entrer à l’Assemblée nationale. «Si tu es chef de parti et que tu perds ton comté, ce sera très difficile à la fois pour le chef de garder sa légitimité, et même pour le parti. Ça va devenir un peu compliqué au niveau de sa propre crédibilité. Il ne faut pas qu’il perde», insiste-t-il. 

Toujours aussi provocateur

Depuis la dernière représentation de Nos droits et libertés en mars 2020, il s’en est passé des choses, à commencer par plusieurs événements qui ont ravivé les débats sur la liberté d’expression.

Si certains humoristes ont l’impression qu’on ne peut plus rien dire en 2021, Guy Nantel persiste et signe avec son humour provocateur. On se souvient qu’en 2017, des policiers et la brigade antiémeute avaient dû assurer la sécurité à l’une des représentations de Nos droits et libertés à la Place des Arts, après qu’il eut reçu des menaces de mort.  

Depuis, il n’a pas changé une seule ligne de son spectacle, où il parle sans censure des sujets les plus chauds, comme le racisme, l’immigration, la culture du viol, l’homosexualité, la pédophilie, la religion, et il prononce même quelques lignes au sujet de Jérémy Gabriel, qu’il ne nomme jamais. «Je préfère ne plus faire de spectacles que de faire des “jokettes édulcorées”», dit-il.

Guy Nantel, qu’on voit ici sur la scène de la salle Jean-Marc-Dion à Sept-Îles, a vécu pour la première fois l’expérience d’un public masqué et distancié. « Ça me replonge dans mes débuts de carrière, quand je ne savais pas si un jour j’allais remplir mes salles, a-t-il confié au <i>Journal</i>. Il n’y a pas de monde, mais là, au moins, je sais que c’est temporaire ! »
Photo Jean-Marie Chouinard
Guy Nantel, qu’on voit ici sur la scène de la salle Jean-Marc-Dion à Sept-Îles, a vécu pour la première fois l’expérience d’un public masqué et distancié. « Ça me replonge dans mes débuts de carrière, quand je ne savais pas si un jour j’allais remplir mes salles, a-t-il confié au Journal. Il n’y a pas de monde, mais là, au moins, je sais que c’est temporaire ! »

Moral

Ce qui est frappant, durant le spectacle, c’est à quel point ce sont les blagues les plus audacieuses et déplacées qui suscitent le plus de rires, ce qui est très contradictoire avec la frilosité ambiante. 

À Sept-Îles, mardi soir dernier, l’humoriste a reçu deux ovations plutôt qu’une. À la sortie de salle, on entendait plusieurs spectateurs louanger sa performance, même s’ils venaient de se faire solidement brasser sur le plan moral. 

«Le public qui vient voir mon genre d’humour, ce sont des gens éduqués, qui ont une finesse d’esprit, et des gens plus vieux aussi, dit-il. Je trouve ça savoureux de voir des personnes plus âgées se bidonner du début à la fin avec un humour que les jeunes ont aujourd’hui de la difficulté à supporter.» 

«Je pense qu’il y a une forme d’intelligence qui t’échappe si tu n’as aucun sens de l’humour et que tu prends tout au sérieux, tout au premier degré», dit-il.

Guy Nantel souligne que sa carrière a réellement décollé lorsqu’il a décidé de ne plus s’en faire avec les bien-pensants et de se donner à fond dans l’humour corrosif. 

«De 1988 à 2003, il ne se passait pas grand-chose dans ma carrière. Un jour je me suis dit : “De la marde, je dis ce que j’ai envie de dire”. J’ai fait un numéro sur les attentats du 11 septembre, tout le monde m’a dit que je ne pouvais pas toucher à ça, mais j’ai eu un standing ovation au Saint-Denis. Et après ça n’a jamais arrêté.» 

«Pour que ma carrière marche, on me disait qu’il fallait que je fasse des personnages, des imitations. On m’a même déjà dit qu’il fallait que je me fasse greffer des cheveux», se rappelle-t-il en riant. 

Si Guy Nantel veut continuer à faire ce type d’humour de plus en plus rare et critiqué, il doit se tenir loin des réseaux sociaux, «des zones de turbulences» où la haine qui circule lui fait vivre trop d’émotions négatives», dit-il. Un bon moyen pour y arriver? Il ne possède même pas de téléphone cellulaire. 

«Le 1 % de débiles qui n’arrête pas d’insulter les gens, ce ne sont pas eux qui vont faire avancer la société», croit-il.

Un spectacle en chantier 

Après son passage sur la Côte-Nord, Guy Nantel mettra un terme à ce qui aura été une tournée houleuse le 21 mai à Brossard. 

Mais son prochain spectacle, qu’il lancera en 2022 dans des conditions qu’il espère «normales», est déjà prêt. 

«J’ai terminé l’écriture hier», confiait-il lundi dernier. Un spectacle qui a pour titre Si je vous ai bien compris, vous êtes en train de me dire... 

La prémisse est la course à la chefferie qu’il a menée dans le contexte de la pandémie. «J’essaie de comprendre dans ce show-là c’était quoi le message des gens : est-ce que c’est qu’ils ne voulaient pas du tout que je les dirige, ou qu’ils tenaient tellement à moi comme humoriste qu’ils m’ont fait perdre?» se questionne-t-il en riant.  

Guy Nantel fera également paraître un second livre à l’automne, intitulé Le livre offensant, après avoir vendu 8000 exemplaires de son essai politique Je me souviens... de rien.  

Celui-ci portera sur la liberté d’expression. «Ce sera Guy Nantel qui donne son opinion sur la rectitude politique, sur tout ce qui fait qu’on devient une société complètement ridicule par son hypocrisie, par sa frilosité.» 

Guy Nantel sourit. Il le sait. Il n’a pas fini de faire des vagues. 

«J’aime tellement ça la provocation, quand je sais que la tempête va pogner, je me dis que ça va être le fun. Parce que mon travail, d’abord et avant tout comme artiste, c’est de repousser les frilosités d’une société. J’aime la provocation quand elle sert à créer.»