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Planter un arbre, créer un écosystème

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Planter des arbres en ville est devenu le symbole par excellence de la lutte contre les changements climatiques. On fait l’éloge des services écosystémiques des arbres, que ce soit au niveau sanitaire, environnemental ou encore économique. Et ça rappelle un peu L’arbre généreux de Shel Silverstein [1], celui qui donne en ne demandant rien en retour: de l’ombre, de l’air pur, des économies d’énergie, mais aussi le moral, en ces temps de pandémie! Et il suffirait de le planter pour profiter longuement de ses bénéfices... Vraiment? Rien n’est moins sûr!

Pour une forêt urbaine résistante et résiliente

«Un arbre est seulement aussi fort que la forêt qui l’entoure», raconte l’ingénieur forestier Peter Wohlleben [2]. Qu’en est-il des arbres qui composent nos forêts urbaines? Une étude publiée en 2019 par des chercheurs de l’Université de Boston démontre que les arbres poussent plus vite en milieu urbain, mais qu’ils y meurent beaucoup plus jeunes [3]. C’est que la dynamique écosystémique est différente pour un arbre solitaire, soumis aux pressions urbaines comme la pollution, la machinerie d’entretien ou les chaleurs intenses, que pour une forêt où la biodiversité engendre la résistance et la résilience. 

La résistance est ce qui permet à un écosystème d’absorber les perturbations afin de limiter leurs impacts. La résilience représente, quant à elle, la capacité de cet écosystème à se régénérer après une perturbation. On peut penser à des sécheresses dues aux canicules ou à l’invasion de ravageurs exotiques difficiles à prévoir. Si des stratégies sont mises en place par les municipalités pour préserver, voire mettre en œuvre, la biodiversité de nos forêts urbaines, nous avons aussi un rôle à jouer en tant que citoyen.ne.s. Dans nos cours, nos devantures de copropriétés, nos ruelles vertes ou sur les terrains qui bordent nos logements, nous pouvons contribuer à la longévité des arbres urbains.

Planter en guilde: la diversité fonctionnelle à l’échelle des citoyen.ne.s

«Il n’y a pas une, mais des biodiversités», écrit la philosophe Virginie Maris [4]. Quand on pense à la biodiversité, on imagine souvent la diversité spécifique qui réfère au nombre d’espèces dans un milieu donné. On entend moins parler de la biodiversité fonctionnelle, qui «ne fait pas référence à l’identité des espèces, mais qui est plutôt construite sur leurs caractéristiques», pour reprendre les mots d’Alain Paquette [5], un chercheur qui a développé cette approche pour l’ensemble de la forêt urbaine. 

À plus petite échelle, on peut utiliser l’approche fonctionnelle en composant des aménagements où plusieurs strates se chevauchent. On choisira des arbustes, des vivaces et des couvre-sol pour accompagner son arbre. C’est ce qu’on appelle, en permaculture, «planter en guilde». Cette méthode résulte d’une observation minutieuse de la nature et des interactions entre ses composantes.

On pourrait planter un sureau à côté d’un tilleul pour attirer les bons prédateurs des pucerons qui fragilisent l’arbre, par exemple. Cela protège aussi le tronc de l’arbre des tondeuses, des sels de déglaçage et des autres pressions urbaines que la strate arbustive permet de maintenir à l’écart. Il est aussi possible de se faire des tisanes avec les fleurs de sureau comme avec celles du tilleul, alors qu’on utilisera, comme condiment, les feuilles d’une herbacée comestible qui contribuera, à son tour, à conserver l’humidité du sol et à attirer des pollinisateurs pour nos abeilles indigènes. La Liste de plantes utiles en permaculture au Québec, un projet collectif lancé par le permaculteur Wen Rolland et ses partenaires, est un super outil pour créer des guildes [6]. 

Dans de tels aménagements écosystémiques, on invite les végétaux à faire leurs legs, que ce soit par leurs semences ou par la matière organique qu’ils génèrent, comme les feuilles à l’automne et les autres débris qu’on laisse se déposer au sol. Cela contribue à régénérer les sols urbains qui, lorsqu’ils sont en santé, jouent à leur tour un rôle primordial pour la séquestration de carbone. 

Tisser un lien avec la nature

Alors que nous sommes confiné.e.s dans nos foyers, nos quartiers, nos villes, l’horticulture a la cote depuis le début de la pandémie. C’est l’occasion de générer des milieux naturels dynamiques pour nos arbres, de prendre soin de nos «jardins en mouvement», comme les appelle Gilles Clément [6]! Si la réalisation de tels aménagements peut sembler complexe pour le néophyte, ils facilitent l’apprentissage des processus naturels. On troque ainsi sa posture de consommateur-trice de «l’arbre généreux», un rapport à la nature étroitement lié à son érosion et à celle de sa biodiversité, pour celle, plus résiliente, d’un lien tissé avec le milieu naturel environnant. On contribuera ainsi non seulement à raviver le sol, la faune et la flore de demain, mais aussi à créer plus de connectivité entre les milieux naturels urbains, aussi petits soient-ils, offrant plus de résistance et de résilience à nos forêts urbaines qui en ont cruellement besoin!

Questions ou commentaires? info@desuniversitaires.org 

Paule Mackrous, membre du Regroupement Des Universitaires (https://desuniversitaires.org/)

Références

[1] Silverstein, Sheil (1982). L’arbre généreux. Paris: l'École des loisirs.

[2] Wohlleben, Peter (2016). The Hidden Life of Trees. Vancouver: Greystone Book.

[3] Smith, Ian A., Dearborn, Victoria K. et Hutyra, Lucy R. (2019). «Live fast, die young: Accelerated growth, mortality, and turnover in street trees.» PLOS ONE; 14 (5) e0215846.

[4] Maris, Virginie (2016). Philosophie de la biodiversité. Paris: Buchet Chastel.

[5] Cameron, Elyssa et Paquette, Alain. «L’approche fonctionnelle. Méthodologie et guide d’utilisation», Centre d’Études de la forêt, Université du Québec à Montréal.

[6] Rolland, Wen, Gilbert, Alexandre et Jacques, Marie-Hélène, Liste de plantes utiles en permaculture au Québec : https://designecologique.ca/liste-de-plantes-vivaces/

[7] Clément, Gilles (2007). «Le jardin en mouvement». Paris: Sens & Tonka.

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