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L’armée peine à recruter et à garder les femmes

Les violences sexuelles minent l’atteinte des objectifs établis par les militaires

état-major
Photo tirée de Twitter En février, l’armée canadienne est devenue la risée du web après avoir gazouillé cette image d’une brochette d’hommes blancs pour illustrer que « la diversité nous rend plus forts ». La photo a été prise durant une réunion entre gradés sur l’inclusion.

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L’armée canadienne perd presque autant de femmes chaque année qu’elle en recrute depuis cinq ans, alors qu’elle s’est donné pour mission de se féminiser massivement d’ici 2026.

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Au 5 mars 2021, les femmes constituaient 16,2 % des effectifs des Forces armées canadiennes (FAC), contre 16 % il y a un an et 15 % en 2015, d’après les chiffres obtenus par Le Journal.

Et bien que l’armée parvienne à enrôler un peu plus de femmes chaque année depuis cinq ans, elle en perd également de plus en plus d’une année à l’autre. 

  • Écoutez l'avocat en droit militaire Michel Drapeau avec Benoit Dutrizac sur QUB Radio:

L’an dernier, 1665 se sont enrôlées contre 938 en 2015. Mais 1238 sont parties l’an dernier contre 882 en 2015.

Les FAC se sont pourtant engagées en 2015 à ce que les femmes représentent 25 % de leur effectif d’ici 2026. Et cela ne devrait être qu’un minimum d’après le responsable des ressources humaines militaires, le vice-amiral Haydn Edmundson.

Changer la culture

En comité parlementaire plus tôt ce mois-ci, il a indiqué que les femmes devraient constituer 30 % des effectifs, afin que s’opère un véritable changement dans la culture militaire dominée par les hommes.

En 2015, la juge à la retraite Marie Deschamps décrivait dans un rapport sur l’inconduite sexuelle et le harcèlement dans l’armée « une culture sous-jacente de la sexualisation [...] hostile aux femmes et aux LGBTQ et propice aux incidents graves que sont le harcèlement sexuel et l’agression sexuelle ». 

Pour remédier au problème, l’opération HONOUR et le ministre de la Défense Harjit Sajjan ont placé le recrutement féminin en tête de leurs priorités en 2015.

Mais ces dernières semaines, le chef d’état-major qui avait lancé cette opération, Jonathan Vance, et son successeur, Art MacDonald, ont été tous deux éclaboussés par des allégations d’inconduite sexuelle. 

Le ministre Sajjan, lui-même en fâcheuse posture dans ce dossier, a plaidé cette semaine que les FAC avaient maintenant 14 femmes en position de commandement contre six il y a cinq ans. « C’est un progrès », a-t-il dit.

Démission fracassante

Cependant, une des plus respectées d’entre elles, la lieutenante-colonelle Eleanor Taylor, a démissionné avec fracas il y a une dizaine de jours, « dégoûtée » par son état-major.

Mme Taylor a été la seule femme en position de commandement dans les forces de l’OTAN en Afghanistan et la première Canadienne à diriger un bataillon d’infanterie.


Les portes tournantes

Nombre de femmes recrutées par l’armée  

  • 2015-2016 : 938  
  • 2016-2017 : 1219  
  • 2017-2018 : 1247  
  • 2018–2019 : 1509  
  • 2019–2020 : 1665   

Nombre de femmes qui ont quitté leur poste  

  • 2015-2016 : 882  
  • 2016-2017 : 947  
  • 2017–2018 : 1030  
  • 2018-2019 : 1222  
  • 2019-2020 : 1238   

« Il faut que le gouvernement mette ses culottes »    

Parmi les 29 causes prévues pour le moment devant les cours martiales canadiennes d’ici le 18 octobre 2021, 15 impliquent des accusations d’ordre sexuel. Et ce n’est que la pointe de l’iceberg, puisque la plupart des victimes gardent le silence, souligne l’organisation nommée It’s Just 700. Ce regroupement d’aide aux victimes militaires de traumatisme sexuel recueille des témoignages à la pelle :    

  • « J’ai été victime d’un gang rape »    
  • « violée à Valcartier »    
  • « par mon instructeur »    
  • « sur une frégate par quatre hommes »    
  • « dans un hôpital militaire »     
  • « dans un avion de retour de Bosnie »    
  • « Après l’avoir rapporté, j’ai été considérée comme une personne à problème. J’ai été transférée. Mon agresseur n’a subi aucune conséquence. »     
  • « Ils appellent ça une tradition. »        

Une mission pour Trudeau

En 2018, quatre militaires par jour ont été victimes d’agression sexuelle sur leur lieu de travail, soit 900 membres des forces régulières et 600 de la réserve, d’après une enquête de Statistique Canada.

« C’est grave, c’est très grave », souffle le colonel à la retraite Michel Drapeau. 

Il n’hésite pas à comparer la crise actuelle à celle de la Somalie en 1993, lorsque des soldats du régiment aéroporté ont torturé et tué un jeune Somalien.

Il rappelle que le gouvernement Chrétien avait appliqué un traitement-choc en dissolvant immédiatement le régiment et en imposant des réformes pour améliorer le professionnalisme du corps des officiers.

À l’inverse, déplore-t-il, les gouvernements successifs se sont lavé les mains dans le dossier des agressions sexuelles et ont choisi de laisser le ministère de la Défense et l’armée laver leur linge sale en famille. 

« Pour l’amour du Bon Dieu, il faut que le gouvernement mette ses culottes », plaide Michel Drapeau.

Trois chantiers

Selon lui, le gouvernement doit forcer un changement de culture chez les militaires, d’abord en plaçant des femmes en position de commandement et en en embauchant davantage. 

En parallèle, le gouvernement doit retirer les dossiers de nature sexuelle des mains de la justice militaire et les confier à la justice civile, comme l’ont déjà fait la plupart des membres de l’OTAN.

Finalement, il doit nommer un inspecteur chargé de surveiller l’armée, de traiter les plaintes des victimes d’agression et de les soutenir, ajoute-t-il. Cet inspecteur devrait se rapporter au Parlement.

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