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Déclin du français : le cégep, le nerf de la guerre

Cegep Garneau, Visite du cegep pour la rentree, Quebec, 21 aout 2020. Photo PASCAL HUOT / JOURNAL DE QUEBEC / AGENCE QMI

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Le français décline au Québec à une vitesse jamais vue. Les récents ouvrages de Frédéric Lacroix (Pourquoi la loi 101 est un échec) et Claude Castonguay (Le français en chute libre : la nouvelle dynamique des langues au Québec), ainsi que les plus récents rapports de l’OQLF – qui montrent en particulier que le français langue d’usage passera de 82 % en 2011 à 75 % en 2036 –, ne laissent aucun doute à ce sujet. Si la tendance se maintient, le Québec français – non pas, certes, le français au Québec : mais le Québec français – est en train de vivre ses dernières décennies.  

La minorisation du français est une réalité en train de se faire, ici et maintenant sous nos yeux. Les causes du phénomène sont nombreuses. Mais parmi celles-ci, la plus déplorable est peut-être l’incurie des gouvernements provinciaux successifs qui ont, depuis trente ans, allégrement scié la branche sur laquelle nous sommes assis, en surfinançant systémiquement les institutions anglophones (eu égard au poids démographique). 

On répète souvent que le phénomène d’anglicisation est mondial, et c’est vrai, mais on oublie de rajouter deux choses : contrairement à d’autres nations qui ont les reins plus solides, le Québec sera engouffré par le tsunami; et non seulement il refuse de construire des digues, il défait celles qu’il a. 

Un espace protégé pour le français

Le français – si nous voulons qu’il soit autre chose qu’une langue régionale, qu’on parle avec ses grands-parents –, n’a pas d’autre avenir au Québec que celui qui pourrait lui être crée dans un espace protégé, où il aurait à la fois sa fonction et de l’attractivité : le français doit être la langue normale de nos institutions publiques. 

L’anglais doit y être ramené plus près de sa vocation première : accommoder la communauté anglophone du Québec. L’actuelle extension incontrôlée des institutions publiques anglophones et bilingues est un véritable suicide culturel. Si le danois n’est pas menacé dans son existence, c’est parce que les institutions publiques danoises sont danoises. Nous devons faire de même : la constitution canadienne et la Charte des droits et libertés limitent certainement notre capacité à défendre notre culture et notre langue, mais elles nous permettraient d’en faire beaucoup plus que ce nous faisons maintenant. 

La bataille pour le français ne se jouera pas d’abord dans les commerces montréalais, dans les bureaux fédéraux, ni sur les affiches commerciales : elle se jouera dans les fondements même de notre société, dans les institutions publiques qui déterminent notre vivre-ensemble. Dans les cégeps, les universités, les hôpitaux, les ministères. Notre État doit cesser d’offrir l’anglais là où le droit canadien ne l’y oblige pas. C’est une simple question de bon sens. 

Commençons par les cégeps

Et puisqu’il faut bien commencer quelque part, commençons par les cégeps. Ils sont le nerf de la guerre : tout d’abord, le Québec a sur eux les pleins pouvoirs; ensuite, ils sont le lieu naturel d’une identification durable à la culture et à la langue : c’est au cégep que se crée – ou non – une connexion intime avec le langage. 

Les francophones et les allophones qui fréquentent le cégep anglais ne « perdent » peut-être pas pour autant le français qu’ils ont, mais ils n’iront pas plus loin dans cette langue : en ce qui concerne leur vie sociale, culturelle, intellectuelle et professionnelle, c’est un passage définitif à l’anglosphère. 

Une enquête récente auprès de jeunes de la ville de Québec en offre le témoignage éloquent : ils veulent fréquenter le cégep anglais parce que c’est la langue qu’ils ont « choisie », la langue avec laquelle ils communiquent déjà entre eux par texto, la langue dans laquelle ils entendent faire leurs études universitaires et dans laquelle ils entendent travailler. 

Aucun élément du droit canadien, ni aucun devoir moral n’obligent les contribuables québécois à financer ce « choix ». Dans la mesure où ils fréquentent le cégep public, la décision de fréquenter le cégep anglais ou français ne regarde pas que les jeunes, elle nous regarde tous. Il n’est évidemment pas question d’essayer de sauver le Québec français en interdisant à qui que ce soit d’apprendre et de parler l’anglais. Mais les jeunes ici sont déjà, massivement, bilingues. Ils n’ont pas besoin de faire leurs études collégiales en anglais pour s’adapter à la mondialisation anglo-saxonne et pour y prospérer. Ce dont ils ont besoin, c’est de faire leurs études collégiales en français afin d’éviter l’aliénation linguistique. 

Et comme il ne s’agit pas que d’eux, mais de nous tous, rajoutons que le Québec aussi a besoin qu’ils fassent leurs études collégiales en français. Dans un contexte où la consommation culturelle est en passe de s’angliciser totalement, si notre langue ne trouve même pas refuge dans nos institutions d’enseignement supérieur, il n’y aura éventuellement plus de « marché » pour la culture en français au Québec. Il n’y aura plus guère de sens à penser, lire et écrire en français. Comprend-t-on bien ce que cela signifie? 

Le français ne peut s’épanouir au Québec, et nous avec lui, qu’à condition que notre État en fasse un projet fondamental: c’est ce qu’on avait compris en 1977. 

Il est temps de s’en souvenir. 

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