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La police redoute le retour du caïd Raynald Desjardins

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La libération imminente du caïd Raynald Desjardins, annoncée comme l’événement de l’année dans le crime organisé, pourrait relancer une guerre sanglante avec ses rivaux de la mafia montréalaise.

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C’est le scénario probable que redoutent les policiers spécialisés dans la lutte contre le crime organisé de souche italienne, selon des renseignements obtenus par notre Bureau d’enquête.

L’un des criminels les plus craints au Québec, Desjardins, sera libéré d’office du pénitencier de Cowansville le 19 avril pour aller écouler le dernier tiers de sa peine chez lui, à Laval, ou en maison de transition.

Raynald Desjardins au palais de justice de Joliette, le 21 décembre 2011, pour y comparaître relativement au meurtre de Montagna.
Photo d'archives
Raynald Desjardins au palais de justice de Joliette, le 21 décembre 2011, pour y comparaître relativement au meurtre de Montagna.

Desjardins avait été condamné à une peine de 14 ans pour avoir comploté le meurtre de l’aspirant parrain Salvatore Montagna, en 2011, au moment où ils tentaient de prendre le contrôle de la mafia. 

L’aspirant parrain Salvatore Montagna, tué par balles en novembre 2011.
Photo d'archives
L’aspirant parrain Salvatore Montagna, tué par balles en novembre 2011.

« Ce sera l’événement le plus important dans le crime organisé depuis le retour au pays du défunt parrain Vito Rizzuto en 2012 après avoir été emprisonné aux États-Unis pour sa participation à des meurtres », a commenté une source policière, en rappelant que Desjardins est à couteaux tirés avec le clan Rizzuto, dont il fut autrefois un proche collaborateur.   

  • Écoutez la chronique de Félix Séguin sur QUB radio:   

Lutte à finir

Plusieurs corps de police se préparent à une guerre à finir entre le vétéran Desjardins, qui est associé à l’aile calabraise de la mafia, et la nouvelle génération du clan Rizzuto menée par le fils du défunt parrain, Leonardo Rizzuto, et Stefano Sollecito, fils de l’ex-chef intérimaire Rocco Sollecito.

D’après nos sources, il serait « très improbable » que le clan sicilien et celui de Desjardins, tous deux décimés par des dizaines de meurtres depuis 2004, en viennent à cohabiter paisiblement.

Les autorités prévoient plutôt que les deux groupes ennemis en viendront à s’affronter pour « faire un maître » une fois pour toutes, au moyen d’armes à feu.

Dans le milieu policier, on rapporte que l’animosité du clan Rizzuto-Sollecito est toujours vive à l’endroit de Desjardins, qu’un délateur en Italie a déjà identifié comme celui qui « menait la guerre » contre les Rizzuto.  

De plus, la police ne croit pas que Desjardins prendra tranquillement sa retraite du monde interlope à son retour, alors qu’il lui reste encore des comptes à régler. 

Depuis son incarcération en décembre 2011, au moins une douzaine de personnes associées à lui ont été assassinées, dont son beau-frère et ex-numéro 2 de la mafia, Joe Di Maulo en 2012, son ami et partenaire d’affaires, Gaétan Gosselin en 2013, et son frère aîné, Jacques Desjardins en 2017.

Joe Di Maulo, mafioso et beau-frère de Raynald Desjardins, a été assassiné en face de chez lui à Blainville en novembre 2012.
Photo d'archives
Joe Di Maulo, mafioso et beau-frère de Raynald Desjardins, a été assassiné en face de chez lui à Blainville en novembre 2012.

De plus, Raynald Desjardins a lui-même été la cible d’un complot visant à le tuer dans un pénitencier en 2015. 

C’est nul autre que l’ex-chef des Hells Angels, Maurice « Mom » Boucher, qui a admis sa culpabilité dans cette affaire dans laquelle le chef de gang Gregory Woolley, étroitement lié aux fils Rizzuto et Sollecito, a aussi été inculpé puis libéré.

  • Écoutez la chronique judiciaire de l’ex-juge Nicole Gibeault à QUB radio

Nouveaux soldats

La police croit aussi que Desjardins, qui dispose encore de moyens financiers considérables, se serait déjà entouré de nouveaux « soldats » pour le protéger et l’aider à se venger. 

Le caïd aurait profité de la période où il a été incarcéré dans un pénitencier à sécurité maximum des Maritimes pour s’allier avec le Spryfield M.O.B., un violent gang de la Nouvelle-Écosse qui fait la pluie et le beau temps dans cette province depuis deux décennies (voir autre texte plus bas).

La présence dans la région de Montréal de certains individus liés à ce gang suscite l’intérêt de la police et des appréhensions au sein de la mafia, d’après nos sources. 


► L’influent mafioso Vittorio Mirarchi, qui faisait équipe avec Desjardins quand ils ont été condamnés dans l’affaire Montagna, a pris ses distances avec le caïd lavallois et ferait cavalier seul depuis qu’il est sorti du pénitencier en 2017. 

Une longue carrière criminelle   

  • Beau-frère du mafioso Joe Di Maulo, il devient l’homme de confiance du parrain Vito Rizzuto dans les années 1980.      
  • En 1994, il est condamné à 15 ans de pénitencier pour l’importation de cinq tonnes de cocaïne avec les Hells Angels.      
  • Il ne pardonne pas au clan Rizzuto d’avoir autorisé le meurtre de son meilleur ami, le trafiquant et syndicaliste Giovanni « Johnny » Bertolo, à l’été 2005.      
  • En 2010 et 2011, il tente de prendre le contrôle de la mafia avec des alliés.       
  • Le 16 septembre 2011, il échappe à une tentative de meurtre qu’il attribue à Salvatore Montagna, qu’il fera abattre à Charlemagne en novembre 2011.            
Le pare-brise du VUS de Raynald Desjardins, troué de balles en septembre 2011.
Photo d'archives
Le pare-brise du VUS de Raynald Desjardins, troué de balles en septembre 2011.

  

  • En décembre 2011, il est accusé du meurtre de Montagna, mais se reconnaît coupable de complot pour meurtre en 2015.      
  • En décembre 2016, il est condamné à une peine de 14 ans, incluant la période de détention provisoire déjà purgée.             

« Il va se venger... »  

Gregory Woolley avait l’air dépité au quartier général de la Sûreté du Québec après son arrestation dans le cadre de l’opération Magot, en 2015.
Photo courtoisie
Gregory Woolley avait l’air dépité au quartier général de la Sûreté du Québec après son arrestation dans le cadre de l’opération Magot, en 2015.

Notre Bureau d’enquête a eu accès à l’interrogatoire que l’enquêteur Steeve Girard, de la Sûreté du Québec, a mené auprès du gangster Gregory Woolley, le jour où ce dernier a été accusé de complot de meurtre contre Raynald Desjardins, le 19 novembre 2015. Les citations suivantes sont toutes du policier puisque Woolley, contre qui l’accusation fut abandonnée en 2018, a gardé le silence. Les leaders du clan Rizzuto, Stefano Sollecito et Leonardo Rizzuto, n’ont jamais été inculpés de ce complot. 

Stefano Sollecito et Vito Rizzuto filmés par la police en 2013.
Photo d'archives
Stefano Sollecito et Vito Rizzuto filmés par la police en 2013.

« Le 1er octobre [2015] au matin, on a envoyé deux enquêteurs [...] rencontrer Raynald Desjardins [en prison] pour lui dire qu’il devrait faire attention [...] et qu’il sera transféré parce qu’il a un contrat sur la tête. » 

« Il nous a dit qu’il en prenait bonne note, de ne pas s’inquiéter pour lui, qu’il allait faire face à la situation. T’es d’accord avec moi pour dire que Desjardins ne laissera pas passer ça. » 

« [Desjardins] pense possiblement que ça vient de [Stefano] Sollecito, pour plein de raisons. Sollecito peut être la première personne vers qui les doutes de Raynald Desjardins sont allés. » 

« Desjardins a fait la guerre à Vito [Rizzuto], on le sait tous. Sollecito [...] est du côté de Rizzuto. Son fils, Me Leonardo Rizzuto, est avec vous autres dans l’alliance que vous avez faite. » 

« On voyait facilement que depuis environ un mois, Sollecito craignait fortement pour sa vie. [...] Ça prend pas la tête à Papineau pour savoir que Desjardins, il va se venger. » 

Hommes de main des Maritimes  

Brian James Marriott, chef du Spryfield M.O.B.
Photo tirée de Facebook
Brian James Marriott, chef du Spryfield M.O.B.

Raynald Desjardins a recruté ses nouveaux hommes de main dans un bagne des Maritimes où il avait été transféré après que sa tête fut mise à prix par ses rivaux au Québec à l’automne 2015.

L’improbable alliance entre le caïd mafieux et le Spryfield M.O.B. aurait pris naissance à l’Établissement carcéral Atlantique, un pénitencier à sécurité maximum situé à Renous, au Nouveau-Brunswick. 

Selon des sources de notre Bureau d’enquête, Desjardins y a fait la connaissance d’un autre prisonnier, Brian James Marriott – alias « B.J. » ou Brian James Brumner, du nom de famille de sa mère –, qui était incarcéré pour homicide involontaire et trafic de drogue.

Marriott est l’une des têtes dirigeantes du Spryfield M.O.B. Issue d’une banlieue de Halifax, cette bande de criminels indépendants a été mêlée à une multitude de meurtres, de conflits internes sanglants et autres actes de violence dans cette province depuis deux décennies.

Armés et dangereux

« Marriott était le boss de sa wing [aile de détention] à Renous. Quand Desjardins est arrivé dans sa wing, il lui a dit qu’il avait un contrat sur sa tête. Ils ont fait un deal et Marriott s’est occupé de le protéger. C’est quelqu’un de très dangereux », selon une de nos sources qui a requis que l’on taise son identité par crainte de représailles. 

Quand Marriott est sorti du pénitencier, il est venu s’installer à Montréal, dans l’arrondissement de Saint-Laurent, il y a deux ans. D’autres membres de son clan l’ont suivi. 

En plus d’être soupçonnés de tremper dans le trafic de drogue interprovincial, certains s’affaireraient à accumuler des armes de poing et des armes d’assaut de fort calibre, d’après nos informations.  

En juillet 2019, Marriott et quatre de ses camarades néo-écossais ont été arrêtés à la suite d’une violente bagarre dans un bar du quartier Griffintown où sept autres personnes, dont un policier, ont été blessées. 

Le gangster de 38 ans, qui est inculpé d’avoir infligé des voies de fait graves à trois victimes présumées, n’a toujours pas été jugé à Montréal.

Ces accusations lui ont cependant valu d’être ramené en détention dans sa province d’origine, pour avoir enfreint des conditions de mise en liberté décidées par un juge.

Marriott, qui a appris le français durant un séjour au pénitencier de Donnacona, près de Québec, doit d’ailleurs subir un procès pour le meurtre d’un codétenu de la prison de Dartmouth, commis en décembre 2019 avec 14 autres accusés. 

La détention actuelle de Marriott n’empêche toutefois pas ses comparses de préparer le retour de Desjardins, selon nos sources.