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«La défense et la promotion de notre histoire renforcent notre identité»

Entretien avec Myriam D’Arcy, directrice générale de la Fondation Lionel-Groulx

Myriam D’Arcy, directrice générale de la Fondation Lionel-Groulx
Photo courtoisie Myriam D’Arcy, directrice générale de la Fondation Lionel-Groulx

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Je connais Myriam D’Arcy depuis vingt ans. Dans le milieu nationaliste, c’est une figure reconnue, respectée, admirée. Elle n’est pas encore connue du grand public, mais elle le sera bientôt, on le devine, avec son arrivée récente à la direction générale de la Fondation Lionel-Groulx. On l’a d’ailleurs entendue, cette semaine, commenter la situation du français, et on peut s’attendre à la voir devenir bientôt une figure importante de la nouvelle génération nationaliste. Avec cet entretien, les lecteurs de ce blogue auront l’occasion de découvrir son parcours et la manière dont elle entend faire la promotion de notre histoire.

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Mathieu Bock-Côté: Vous êtes une figure connue des milieux nationalistes, mais pas nécessairement une figure connue du grand public. Pouvez-vous nous raconter votre parcours?

Myriam D’Arcy: Voilà déjà près de vingt ans que je suis engagée dans le mouvement nationaliste, d’abord comme militante au sein des principaux partis souverainistes, puis dans la cadre de mandats professionnels. Je suis diplômée en histoire et en science politique à l’UQAM. Je poursuis actuellement une maîtrise en gestion et développement des organisations à l’Université Laval. 

Au début de ma carrière, j’ai travaillé à titre d’attachée politique pour le Bloc Québécois, notamment dans l’équipe des tournées de Gilles Duceppe, puis auprès des députés Vivian Barbot et Daniel Paillé. Je garde un très bon souvenir de ces expériences professionnelles et militantes qui ont été formatrices à divers niveaux. 

Entre 2010 et 2019, j’ai œuvré au Mouvement national des Québécoises et Québécois, d’abord en tant que responsable de l’animation politique, puis de responsable de la Fondation histoire et commémorations. Avec le recul, ce sont des années déterminantes dans mon parcours pendant lesquelles j’ai mené plusieurs projets d’envergure, notamment liés à la promotion de l’histoire et des commémorations. Je me permets de nommer quelques réalisations dont je suis fière, soit l’organisation des États généraux sur les commémorations historiques, un colloque qui a rassemblé les acteurs incontournables québécois et internationaux, autant publics que privés, du milieu de l’histoire, des commémorations et du patrimoine; la coproduction du collectif de courts métrages historiques Je me souviens qui soulignait trois anniversaires importants, diffusés sur le web et à la télé; la coordination d’un programme national des commémorations du 50e anniversaire du général de Gaulle, et surtout, la mise sur pied du programme Les Rendez-vous culturels, destiné à favoriser l’intégration des nouveaux arrivants par le biais d’activités culturelles et historiques.

Parallèlement à mes mandats au sein du MNQ, j’ai été chargée de projets à la promotion de l’histoire nationale à la Fondation Lionel-Groulx pendant près de 10 ans où j’ai participé au développement et à la coordination de plusieurs cycles de conférences sur l’histoire du Québec, ainsi qu’à la recherche et la rédaction d’études portant sur l’enseignement de l’histoire. En prenant la barre de la Fondation Lionel-Groulx, j’ai donc effectué un retour à la maison puisque je connaissais très bien l’organisme! Avant d’être embauchée à la direction générale de la Fondation, j’ai dirigé l’édition 2020 du festival Les Rendez-vous Québec Cinéma, qui présente chaque année environ 300 films québécois. 

Je suis une passionnée du Québec et j’aime développer des projets qui renforcent le sentiment d’appartenance des Québécois, notamment des jeunes et des nouveaux arrivants, envers notre histoire, notre langue et notre culture. Toutes mes implications professionnelles poursuivent cet objectif que je tente de remplir avec le plus d’énergie et de constance possible.  


Mathieu Bock-Côté: Qu’est-ce qui vous a conduit à prendre la direction de la Fondation Lionel-Groulx?

Myriam D’Arcy: Très jeune, j’ai décidé de consacrer mon existence à l’avancement du Québec. Je suis convaincue que le renforcement du sentiment d’appartenance envers notre passé, notre langue et notre culture f[ait] avancer notre nation. Voilà le créneau que j’ai choisi de poursuivre et qui guide mes actions. 

Voilà pourquoi la réalisation de la mission de la Fondation, soit la promotion de l’histoire, de la langue, de la culture, c’est mon engagement de vie et aucune autre organisation ne sert aussi bien mes convictions. Il faut dire que j’ai la chance d’être appuyée par une équipe aussi talentueuse que dévouée, ainsi que des administrateurs chevronnés. Voilà pourquoi mon engagement à la Fondation me tient autant à cœur et me remplit de fierté. 


Mathieu Bock-Côté: Que représente Lionel Groulx dans notre histoire? Pourquoi demeure-t-il une figure pertinente pour nos contemporains?

Myriam D’Arcy: Les réalisations de Lionel Groulx (1878-1967) sont aussi importantes que nombreuses. Prêtre, professeur, organisateur de mouvements de jeunesse, historien, écrivain, essayiste, conférencier, intellectuel engagé, il a été l’un des penseurs nationalistes parmi les plus influents du XXe siècle, comme le montre bien l’historien Charles-Philippe Courtois dans son imposante biographie intellectuelle qu’il lui a consacrée en 2017 dont je recommande vivement la lecture pour quiconque s’intéresse à Groulx. Ses contributions dans le champ culturel sont multiples. À titre d’exemple, son recueil de contes Les Rapaillages a été un des bestsellers de la littérature québécoise pendant plusieurs décennies.

Une de ses réalisations les plus célèbres du champ culturel concerne la professionnalisation de l’histoire au Québec avec la fondation de la principale société savante de ce champ du savoir, l’Institut d’histoire de l’Amérique française, et de sa revue, la Revue d’histoire de l’Amérique française. Groulx est également à l’origine de la fondation du Département d’histoire de l’Université de Montréal après la Seconde Guerre mondiale. Il a ouvert la voie et a formé des historiens incontournables tels que Guy Frégault, Maurice Séguin et Michel Brunet.

Comme leader nationaliste, il a surtout commencé à se faire connaître par des mobilisations en faveur des minorités, en proposant une mobilisation de solidarité avec les Franco-Ontariens à l’époque où le Règlement XVII mettait fin à l’enseignement en français dans le réseau des écoles publiques séparées (catholiques) de cette province, à partir de 1912.

Ensuite, il s’est fait connaître à la tête de la Ligue des droits du français et de sa revue, L’Action française. Celle-ci a notamment pris position en faveur de l’émancipation économique des Canadiens français, de l’intervention de l’État dans l’économie, de la souveraineté du Québec, du développement de l’éducation, du développement d’une littérature québécoise, de la fête de Dollard, de la reconnaissance de la Saint-Jean-Baptiste comme jour férié et de l’adoption du fleurdelisé comme drapeau du Québec.

Rappelons que c’est le seul historien et écrivain québécois à avoir reçu l’honneur de funérailles nationales en 1967. Cette décision était justifiée par le fait qu’on le considérait alors comme un des «pères spirituels de la Révolution tranquille». Cela peut sembler paradoxal étant donné la décléricalisation alors en cours, mais s’explique par l’élan d’affirmation nationale que déployait alors l’État québécois dans plusieurs domaines, dont l’économie.

Pour résumer, retenons qu’à titre d’historien, il a montré que la connaissance de notre passé suscite la fierté et cimente le sentiment d’appartenance nationale. Voilà pourquoi il nous a raconté l’histoire de nos figures marquantes qu’il n’hésite pas à présenter en véritables héros. Par son programme d’activités, la Fondation Lionel-Groulx tente d’être fidèle à sa pensée en faisant la promotion de notre histoire. 


Mathieu Bock-Côté: Quel est le rôle de la Fondation Lionel-Groulx?

Myriam D’Arcy: Créée par Groulx et ses amis en 1956, la Fondation Lionel-Groulx est héritière de sa maison, de sa bibliothèque, de ses archives et de son œuvre intellectuelle et littéraire. La Fondation se reconnaît un devoir de mémoire envers son fondateur. Au cours des dernières années, nous avons d’ailleurs numérisé et rendu disponible sur notre site web l’ensemble de l’œuvre écrite de Lionel Groulx. 

La mission de la Fondation Lionel-Groulx consiste à œuvrer au développement et au rayonnement de la nation québécoise par la promotion de son histoire, de sa langue et de sa culture. Nos actions se déclinent en trois axes stratégiques, soit la promotion de la connaissance et l’enseignement de l’histoire nationale, la promotion de la langue française ainsi que contribuer au rayonnement de la culture québécoise. La Fondation tire sa vitalité en grande partie de ses membres et partenaires qui la soutiennent avec constance depuis ses tous débuts. 

La Fondation s’investit en priorité dans la promotion de la connaissance et de l’enseignement de l’histoire nationale du Québec et du fait français en Amérique. Depuis 10 ans, nous réalisons des projets majeurs qui font avancer la connaissance de notre histoire chez les Québécois, notamment des séries de conférences présentées devant public et diffusées à la télévision (Dix journées qui ont fait le Québec et Figures marquantes de notre histoire). En 2017, au moment du 50e anniversaire de la STM, la Fondation a réuni ses partenaires pour réaliser une imposante commémoration des figures marquantes de notre histoire dans le métro de Montréal, par la confection et l’installation de plaques commémoratives sur les quais des 28 stations concernées. 

Depuis 2018, la Fondation a un ambitieux chantier numérique visant à enrichir les contenus sur l’histoire du Québec et le fait français en Amérique dans Wikipédia, l’encyclopédie la plus influente au monde. Pionnière dans ce domaine, la Fondation contribue, avec ses partenaires, à promouvoir massivement la connaissance de l’histoire nationale et du fait français en Amérique auprès du grand public et notamment des jeunes. Nous avons plusieurs projets en cours, notamment l’enrichissement des articles consacrés à la question linguistique québécoise et un autre sur les figures marquantes présentées dans le cadre de notre série d’entretiens du même nom. Ces travaux jouissent d’un rayonnement sans précédent. À titre d’exemple, l’article consacré à Félix Leclerc amélioré par notre équipe, a été consulté plus de 70 000 fois durant la dernière année. Nous entendons poursuivre avec beaucoup d’énergie cet important projet au cours des prochaines années. 

La Fondation assume également son leadership au sein du milieu de l’histoire en coordonnant la Coalition pour l’histoire, un regroupement d’une douzaine d’organisations de la société civile. Nous militons pour améliorer l’enseignement de l'histoire à tous les niveaux pour permettre aux jeunes Québécois de toutes origines d'acquérir une meilleure connaissance de l'histoire du Québec, du Canada et de l'histoire du monde occidental et non occidental. Nous avons produit une série d’études pour documenter l’état de l’enseignement de l’histoire du Québec et du Canada au secondaire, au collégial et à l’université, ainsi qu’évaluer la formation disciplinaire des maîtres qui est nettement suffisante. Nos travaux ont permis l’adoption de la réforme du programme d’histoire du Québec et du Canada en 2017 qui remettait le récit national au centre des apprentissages. C’est une grande victoire dont nous sommes très fiers et pour laquelle nous avions travaillé très fort à l’époque! 

Bref, malgré sa petite équipe, la Fondation est très active et entend l’être encore davantage, au courant des prochaines années, pour remplir sa mission essentielle qui participe au développement de notre nation. 


Mathieu Bock-Côté: De quelle manière la Fondation Lionel-Groulx entend œuvrer à réanimer la conscience historique des Québécois?

Myriam D’Arcy: Au cours des prochaines années, nous poursuivrons nos activités signature, notamment la série de grands entretiens télévisés Figures marquantes de notre histoire, dont le succès ne cesse de croître malgré le contexte sanitaire actuel. Depuis la première saison en 2015, nous rassemblons autour de 300 personnes à chaque évènement, ce qui montre bien que les Québécois sont intéressés par leur histoire et qu’ils sont au rendez-vous lorsque des activités leur sont proposées.

Nous consacrerons encore plus de ressources à développer notre vaste chantier d’amélioration des contenus sur les figures, les évènements et les institutions incontournables de notre histoire dans Wikipédia. Source d’informations privilégiée du grand public, et en particulier des élèves du secondaire, l’encyclopédie libre est l’un des cinq sites Web les plus consultés au monde, avec plus de deux milliards de visiteurs par mois. Voilà autant de raisons pour que le traitement accordé à l’histoire du Québec y soit à la hauteur.

Nous poursuivrons l’organisation de colloques et d’expositions, le soutien à l’édition de biographies consacrées à des personnages incontournables, ainsi que plusieurs évènements organisés par nos partenaires.

Nous poursuivrons également notre implication au sein de la Coalition pour l’histoire, de même que le soutien accordé à la publication de biographies consacrées à des personnages incontournables de notre histoire et à l’organisation d’activités portées par nos partenaires. 

Nous annoncerons bientôt un grand projet qui porte sur la promotion de l’histoire auprès du grand public, en particulier auprès des jeunes et des nouveaux arrivants. J’ai hâte de pouvoir dévoiler de plus amples détails. Je vous invite donc à rester à l’affût! 


Mathieu Bock-Côté: Quels sont les grands enjeux sur lesquels la Fondation entend se positionner dans les années à venir?

Myriam D’Arcy: En plus de nos activités régulières et des projets en développement, la Fondation entend poursuivre ses interventions avec la Coalition pour l’histoire pour améliorer l’enseignement de l’histoire à tous les niveaux d’enseignement. À titre d’exemple, depuis des années, nous plaidons pour que soit réformée la formation des maîtres en renforçant la formation disciplinaire des enseignants en histoire et en permettant une plus grande flexibilité des parcours menant à l’exercice de la profession.

La promotion de la langue française constituant un élément majeur de l’œuvre de Lionel Groulx, nous sommes également très actifs dans le dossier linguistique. D’ailleurs, nous attendons avec impatience le dépôt du projet de loi du ministre de la Justice qui, nous l’espérons, viendra renforcer la Charte de la langue française. À ce sujet, nous avons réagi au moment où l’Office québécois de la langue française a publié deux études qui démontrent que le recul du français s’accélère de façon dramatique. Nous devons nous mobiliser pour assurer la survie de notre langue et de notre culture. Il faut agir dès maintenant, notamment dans les milieux de travail où l’usage de l’anglais est en constante hausse. La Fondation entend être très active dans ce débat, notamment en produisant un mémoire dans le cadre des consultations qui suivront le dépôt du plan d’action annoncé par le ministre Jolin-Barrette pour renforcer la loi 101.