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L’université postuniversaliste du 3e millénaire

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Photo stock.adobe.com (AimPix)

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La Commission de la relève de la CAQ (CRCAQ) recevait à son congrès annuel de 2019 Mathieu Bock-Côté, qui venait d’écrire L’empire du politiquement correct. J’y étais et, dans ce contexte, j’avais fait publier une lettre d’opinion titrée «Au-delà de la liberté d’expression, le droit au débat». Je sentais déjà à ce moment que quelque chose de plus grand se jouait derrière la censure woke. Récemment, j’ai enfin mis le doigt dessus.

Santé mentale et sortie de soi

Saut dans le temps de presque deux ans. Au printemps 2021, l’Université Laval recrute des étudiants pour participer à un «groupe de discussion sur une campagne promotionnelle sur la santé psychologique». En tant que médecin, patient psychiatrique et citoyen ayant la santé mentale à cœur, j’ai forcément voulu en être. La discussion était animée par Maxime Duchesne, directeur de la firme Impact Recherche (après avoir été enseignant collégial de mathématiques). J’ai été agacé à quelques reprises par le fait qu’il intervienne pour préciser, quand certaines personnes généralisaient leur évaluation, de parler à partir de sa propre expérience (programme, âge, genre, orientation sexuelle, etc.).

Agacé parce que je me disais que forcément, de toute manière, on parle toujours à partir de sa subjectivité. Même quand on le fait avec les outils d’analyse acquis dans ses études, on reste teinté par son parcours. Si on gagne en logique, ce n’est pas en sortant de soi, mais en devenant meilleur par plus de rigueur. La meilleure manière de ne plus être authentiquement pertinent, c’est de tenter de réfléchir en s’enlevant des couches de complexité (en se réduisant à ses programme, âge, genre, orientation sexuelle, etc.). 

Rejeter le «rationnel»

J’ai donc recontacté M. Duchesne en privé pour le questionner sur cette pratique (décidée par lui et non par l’Université, m’y avait-on répondu). «Dans un groupe de discussion, tu vas rapidement voir la dynamique passer d’émotive à rationnelle. On essaie de s’appuyer le moins possible sur ces constats-là... À moins qu’on ait des groupes de discussion avec des anthropologues, des psychologues, des spécialistes du comportement.» 

Pensait-il que la difficulté venait du fait que c’était un groupe d’étudiants universitaires, donc portés à se considérer, justement, comme des scientifiques? «Non, c’est le sujet, je pense, qui fait ça. C’est un sujet plus personnel, plus délicat, donc c’est un réflexe pour les gens [de généraliser].» Peut-être. Même si sa déclaration précédente laisse croire que cette tendance s’observe dans tous les groupes de discussion du genre...

Vers un nouveau projet pédagogique

N’empêche... et si c’était ça, la crise de l’université contemporaine? Si l’idée d’un savoir universel, d’une logique universelle, d’une visée universelle d’amélioration de l’humanité s’y trouvait de moins en moins représentée et défendue? N’est-ce pas le problème de ceux qui y vont et refusent pourtant d’y être exposés à la totalité du monde, parce que certains de ses aspects les blessent? L’univers est inconfortable, parce qu’on ne peut pas aménager son grand extérieur aussi facilement que le petit intérieur du soi. Mais le projet moderne reste de se rassembler pour le réaménager tous ensemble.

Je le pose honnêtement comme une question. Je ne suis pas certain; je suis seulement inquiet. L’université est, depuis son apparition au Moyen Âge, un absolu terrestre opposé à l’absolu céleste qu’est l’Église : si elle tombe dans le relativisme épistémique (du savoir) et éthique (de la valeur), que nous restera-t-il? Si elle suit l’Église, officiellement relativiste depuis que François 1er a dit «Who am I to judge?», que nous restera-t-il? Comme toujours, au moins l’espoir. Et peut-être, si d’autres veulent espérer avec moi, la possibilité d’un nouveau projet pédagogique plus adapté au 3e millénaire.