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Série Le Serpent: «On donne à Marie-Andrée un rôle qu’elle n’a pas»

Marie-Andrée Leclerc
Photo courtoisie

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L’avocat Daniel Rock qui a rencontré Marie-Andrée Leclerc, condamnée pour meurtre en Inde dans les années 1980, n’a rien contre la série Le Serpent, actuellement sur Netflix, mais il soutient qu’elle n’a pas la prétention d’être exacte.

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«La série ne me scandalise pas, ce n’est pas un documentaire. Elle n’est pas présentée comme véridique, mais basée sur des faits véridiques. Et c’est vrai que ces faits ont eu lieu. Ils ont fait la série pour la vendre», estime Daniel Rock.

«On donne à Marie-Andrée un rôle qu’elle n’a pas. Il y a une scène où elle serait dans un appartement. Un homme et sa femme sont malades et lui demandent de l’aide. De ce qu’on comprend, Charles Sohbraj entre et les tue les deux. Mais comment quelqu’un peut témoigner qu’elle était là?», demande-t-il.

Marie-Andrée Leclerc
Photo d'archives

Éminent criminaliste aujourd’hui, Daniel Rock n’était avocat que depuis deux semaines lorsqu’il s’est rendu à New Delhi, en Inde, en novembre 1976.

La stratégie

La famille avait engagé d’abord le criminaliste notoire de l’époque Raymond Daoust, lequel avait délégué Me Rock pour les premières opérations sur le terrain.

«Je ne pouvais plaider en Inde. J’y allais pour trois raisons: trouver l’avocat idéal, améliorer ses conditions de détention et la rencontrer», dit-il.

«Je pense qu’on avait trouvé le bon, en Frank Anthony. Il était aussi le chef d’un parti politique anglo-indien. Il siégeait au Parlement et était très réputé comme avocat. Avec lui, elle a été acquittée. Il y a eu une mésentente ensuite, elle a choisi un autre avocat et ça n’a pas bien été», se souvient Me Rock, dont le mandat était terminé après le premier acquittement.

À cette époque, la première ministre Indira Gandhi, sous pression, avait déclaré l’état d’urgence. «Quand je suis arrivé là-bas, la moitié des députés étaient en prison», ajoute Daniel Rock.

«Les cellules, ce n’était pas le grand confort, mais le problème c’était la nourriture. Ça n’avait pas de bon sens. Là-bas, les gens ne mangent pas. Alors les prisonniers n’ont pas une grande sympathie de la part du public», poursuit-il.

Vil personnage

L’avocat québécois ne garde pas un bon souvenir de sa rencontre avec Sobhraj.

Marie-Andrée Leclerc
Photo d'archives AFP

«Il voulait que la famille de Marie-Andrée paye ses avocats. Il n’était pas reposant.» Pour faire passer son message, Sobhraj a envoyé deux «drogués poqués» rencontrer l’avocat à son hôtel.

«Je n’ai pas fait confiance à personne après que j’ai compris ce qui s’était passé», affirme celui qui a amené son verre d’alcool avec lui aux toilettes pour éviter d’être empoisonné à son tour.

L’arrivée de Marie-Andrée Leclerc à l’aéroport de Québec le 24 juillet 1983 a été tout un événement médiatique. Elle se déplaçait en fauteuil roulant.
Photo d'archives
L’arrivée de Marie-Andrée Leclerc à l’aéroport de Québec le 24 juillet 1983 a été tout un événement médiatique. Elle se déplaçait en fauteuil roulant.

Dans sa longue carrière de criminaliste, Me Rock n’a pas vu un pire personnage pire que le Serpent.

«J’ai représenté Yves “Colosse” Plamondon pendant 20 ans, et je le trouve sympathique à côté de l’autre. Sobhraj, c’est le mal incarné. Ce n’est pas un animal. Les animaux ne font pas ce qu’il a fait. C’est un malade, un fou. Pourquoi vouloir faire souffrir le monde? Il faut être dérangé profondément», affirme-t-il.

La culpabilité

Quant à l’implication de Marie-Andrée Leclerc, il continue à croire qu’elle était sincère.

«Je suis lié par le secret professionnel, mais j’ai le droit de dire qu’elle a toujours nié. Elle m’a toujours dit qu’elle n’avait pas participé à ces meurtres. Et je n’ai pas de raisons de douter de la véracité de ses propos. C’est quelqu’un de très sincère dans sa religion. Et on ne trouve rien de négatif dans son passé.»

«Elle a été acquittée de tous les crimes en Inde, sauf une fois. Et cette fois, elle avait changé d’avocat, ce n’était pas celui qu’on avait choisi. Et de toute façon, en Inde, il n’y avait pas eu de meurtre [à ce moment]», dit l’avocat.

Innocentée le 28 juillet 1978 pour la mort de Jean-Luc Solomon, Marie-Andrée Leclerc n’a été accusée du meurtre d’Avoni Jacob qu’en novembre 1981. L’avocat québécois n’était plus dans le dossier à ce moment.

Chanceux

Daniel Rock explique aussi pourquoi, à l’origine, Sobhraj n’a pas eu à payer pour les autres meurtres.

«L’extradition en Thaïlande était prescrite. Et vers les autres pays, il n’y avait pas de traité d’extradition.»

Sobhraj, qui à l’origine devait être libéré de la prison de New Delhi en 1990, s’est échappé en 1986, mais il a été rapidement repris. Il a dû demeurer en prison jusqu’en 1997, mais a ainsi évité l’extradition en Thaïlande grâce à la prescription.

«On voit qu’il s’est livré à la police. Ce n’était pas une option. J’ai rencontré le chef de police Tuli, qu’on voit dans la série. Ce n’était pas quelqu’un qui avait le rire facile, ouf!», se remémore l’avocat.

L’appui de la population

Malgré les graves soupçons, Marie-Andrée Leclerc a ému une partie de la population ici.

«Le dossier de Marie-Andrée Leclerc au Québec, c’était quelque chose. Il y avait des pétitions. J’avais loué un chalet au Québec. Je devais appeler la nuit, en passant par l’opératrice. Après les deux ou trois premières fois, quand je voulais appeler, l’opératrice me demandait si c’était pour Marie-Andrée Leclerc. Elle me disait de ne pas m’inquiéter, qu’elle allait me trouver une ligne. Il y avait un mouvement de sympathie envers elle.»

«Elle a eu un destin spécial. Elle a rencontré Mme Gandhi deux fois [la première ministre du pays]», ajoute Me Rock.

Sous sa coupe

Daniel Rock pense qu’il est possible que la Québécoise soit réellement tombée sous l’emprise du tueur.

«Elle y a rencontré ce gars, qui a un bagou. Ils le mettent plus beau dans la série que le gars que j’ai vu. C’est un personnage énigmatique, c’est certain, avec un genre de charisme et qui parlait plusieurs langues.»

Ce côté froid du personnage, qui ne s’emporte pas lorsqu’il commet ses meurtres, pourrait avoir trompé Mme Leclerc.

«C’est la perception que j’ai eue. Ça déroute n’importe qui. Elle m’a dit qu’elle a réalisé qu’elle était dans le trouble lorsqu’elle a sa photo en première page d’Asiaweek, un magazine qui était l’équivalent du Paris Match. C’est là qu’elle a contacté sa famille. Au début, l’objectif était de la sortir de là avant qu’elle se fasse arrêter, de ce que j’ai compris. Je n’étais pas encore dans le dossier», dit-il.

L’auteur Richard Neville a réalisé une biographie sur Sobhraj en 1979. Il cite le tueur: «Tant que je peux parler aux gens, je peux les manipuler.»

En Inde, il a été accompagné de Denise Leclerc, la sœur de Marie-Andrée, que Le Journal a tenté de contacter, sans succès. «Toute sa famille, ce sont de très bonnes personnes. Ils étaient très affligés», raconte Me Rock.

Tout juste avant l’entrevue avec Le Journal, l’avocat avait été contacté par une maison de production de Londres qui prépare un documentaire sur le sujet.