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Bande dessinée: deux chefs-d’œuvre absolus

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Plusieurs décennies d’une production rigoureuse et assidue de deux auteurs phares de la bande dessinée québécoise contemporaine ont engendré ces albums magistraux qui témoignent de son incontestable vitalité. Avril n’aura jamais été aussi radieux. 

Leonard Cohen, sur un fil 

<strong><em>Leonard Cohen, Sur un fil</em></strong><br>Philippe Girard<br>Éd. Casterman
Photo courtoisie
Leonard Cohen, Sur un fil
Philippe Girard
Éd. Casterman

Bien que le genre biopic soit en vogue dans le neuvième art – surtout chez nos voisins du Sud et en Europe –, peu de ces titres s’élèvent au-dessus de la mièvre succession d’anecdotes. 

Le poète et musicien montréalais Leonard Cohen aurait pu être l’objet d’une biographie aux visées mercantiles. Heureusement, c’est l’artiste québécois Philippe Girard qui le premier s’est investi de cette mission, avec le titre évocateur Leonard Cohen, sur un fil

« L’univers poétique de Cohen oscille entre plusieurs degrés de risques, et il m’a semblé que toute sa vie était à l’image d’un jeu d’équilibriste. En réunissant mes notes sur les éléments importants de son parcours, j’ai vu à quel point il avait avancé dans l’existence comme un homme qui est conscient du danger qui rôde autour de lui, mais qui a choisi d’être courageux. Je voulais indiquer au lecteur que mon histoire était celle d’un homme vulnérable qui était au fait de sa fragilité, qui l’assumait, même, et qui a été écorché par la vie, mais qui paradoxalement a réussi à surmonter les épreuves grâce à son humanité. C’est tout un exploit que de traverser l’existence armé uniquement de sa poésie à une époque où on a si peu de considération pour elle », disserte Girard, à l’autre bout du clavier. 

« Mon Leonard Cohen est un homme qui souffre des mauvaises critiques, qui donne aux mendiants et qui nourrit les oiseaux blessés. Il chante une humanité qui est sincère. Ceci dit, quand il est mort, en 2016, j’ai été frappé très durement, plus que je ne le croyais même. Son départ m’a laissé avec un deuil qui a été très long à accepter. À mon sens, Leonard Cohen avait terriblement besoin d’être aimé et j’ai ressenti ce besoin, ce cri profond, lorsqu’il est mort. Sans doute parce que j’ai eu le sentiment qu’il n’avait pas reçu tout l’amour qu’il attendait. »

Une rencontre inespérée

Girard livre un album maîtrisé, tant au niveau de la construction narrative – ingénieuse – que du dessin, élégant, fougueux, habité, à l’image de son sujet, en somme. 

Même s’il ne l’a que furtivement croisé à une seule occasion dans les rues de Montréal, Leonard Cohen, sur un fil est l’occasion d’une rencontre inespérée entre deux artistes majeurs de la scène nationale. Il fallait un créateur sensible, investi et au sommet de son art pour réaliser pareil miracle. Philippe Girard est de cette trempe. 

Le petit astronaute 

<strong><em>Le petit astronaute</em></strong><br>Jean-Paul Eid<br>Éd. La Pastèque
Photo courtoisie
Le petit astronaute
Jean-Paul Eid
Éd. La Pastèque

Jean-Paul Eid, qui nous a fait rire avec son ventripotent banlieusard Jérôme Bigras dans les pages du mensuel humoristique Croc, qui nous à initié à l’univers de la réalité virtuelle et qui nous a plongés dans le Montréal Jazz des années 1950 à travers La femme aux cartes postales, s’apprête à vous soutirer des larmes avec son extraordinaire Le petit astronaute, publié ces jours-ci à La Pastèque. 

L’album raconte l’arrivée dans une famille d’un enfant atteint de paralysie cérébrale, à l’image du Major Tom des chansons de David Bowie qui s’apprête à sortir de sa capsule spatiale. 

« C’est inspiré de ma vie de famille. Toutefois, contrairement à beaucoup de mes collègues, je ne suis pas de l’école de l’autofiction ou de l’autobiographie », explique Jean-Paul Eid. 

« C’est une idée dont les premières lignes du scénario datent de 15 ans. Ça m’aura pris ce temps pour avoir la distance émotive pour en parler sereinement et pour trouver l’angle juste : la narration faite par sa sœur, qui me permettait de ne pas mettre le père au centre de l’histoire. Et puis, a posteriori, je suis content que cet album-là ne soit pas sorti trop tôt dans ma carrière. Je ne sais pas si j’aurais eu la maturité pour en parler avec tact. »

Déjà, en 2012, il produit une histoire de deux planches dans le cadre du Collectif Montréal-Lyon piloté par le Festival BD de Montréal qui préfigure Le petit astronaute. Premier et unique récit autobiographique en carrière, L’école des enfants invisibles met en scène l’auteur et son fils. 

« Cette histoire aura été un signal pour moi comme quoi j’étais mûr pour en parler et que le sujet toucherait les gens. J’ai reçu beaucoup de commentaires émus de lecteurs que je ne connaissais pas. Avec cette BD j’ai aussi ouvert les rideaux sur ma vie de famille. J’ai fait un double coming out. Le milieu de la BD apprendrait que j’ai un enfant handicapé et les gens du milieu de la réadaptation et de l’école de mon fils allaient apprendre que je suis auteur de BD. »

Une BD qui vous habitera 

Alors qu’il enchaîne de phénoménaux albums coup sur coup, Eid atteint ici un sommet inégalé. 

Il nous émeut face à l’incandescente beauté de l’amour que génère un enfant différent. Car si le Tom de Space Oddity succombe à la mélancolique du vide sidéral, le petit Tom embrasse quant à lui sa vie sur terre. 

Le petit astronaute est un bouleversant récit sur la résilience, la différence et le don de soi. 

L’artiste signe ici un chef-d’œuvre, qui vous habitera longtemps après avoir tourné la dernière page.