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Après le bois, des pénuries d’acier menacent la construction

Marc-André Dion.
Photo Francis Halin Le vice-président et actionnaire d’Acier Picard, Marc-André Dion, dans son entrepôt de Varennes la semaine dernière.

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Explosion des prix de plus de 50 %, pénuries de matériaux à la grandeur du Québec, usines en surchauffe, le boum de la demande d’acier donne des sueurs froides à l’industrie de la construction.

« Faute d’acier, des projets de construction ne seront pas livrés à temps. Ça nous force à aller sur les marchés extérieurs comme les États-Unis, où les prix viennent d’augmenter de 50 % cette semaine », observe Éric Côté, PDG de la Corporation des entrepreneurs généraux du Québec (CEGQ).

« Des constructions gouvernementales pourraient être retardées en raison des pénuries », va même jusqu’à dire Guillaume Houle, porte-parole de l’Association de la construction du Québec (ACQ).

« Le prix de l’acier a plus que doublé par rapport à l’automne passé. La demande est extrêmement forte [pour nos produits]. Pour nous à l’interne, c’est du jamais-vu », affirme Robert Blanchet, directeur chez Métal Sartigan.

Dans une lettre envoyée aux grands noms de la construction début avril et obtenue par Le Journal, le Groupe Canam se dit victime de la hausse des prix, de la rareté de la matière première et d’un carnet en surchauffe.

« Nos trois usines canadiennes de poutrelles sont remplies au maximum de leur capacité jusqu’à la mi-octobre », prévient un directeur du Groupe Canam, qui a décliné notre demande d’entrevue sur le sujet.

  • Écoutez la chronique économique d’Yves Daoust, directeur de la section Argent du Journal de Montréal, sur QUB radio:

« Situation préoccupante »

À l’Association des constructeurs de routes et grands travaux du Québec (ACRGTQ), on confirme les problèmes d’approvisionnement.

« Cette situation est préoccupante, mais actuellement il est difficile de mesurer les impacts et les conséquences sur les échéanciers des projets », résume son porte-parole Christian Croteau.

À Varennes, Marc-André Dion, vice-président ventes et développement des affaires du distributeur d’acier Groupe Picard, constate des hausses partout.

 « Ces six derniers mois dans les poutres à bâtisse, on parle peut-être de 30 % ou 40 %. Dans la bobine, on dépasse les 50 % », précise celui qui est l’un des actionnaires du distributeur québécois d’acier avec un chiffre d’affaires de 175 millions $.

« Quand les carnets de commandes sont pleins dans les aciéries, elles augmentent les prix. Parfois on veut demander des prix pour la prochaine livraison, mais on se fait dire qu’on ne peut pas en fournir tout de suite », dit-il.

Pour Hellen Christodoulou, directrice régionale québécoise de l’Institut canadien de la construction en acier (ICCA), l’inquiétude est palpable. 

« Je crois que l’on pourra gérer mieux nos affaires avec l’acier, comparativement aux autres domaines », affirme-t-elle cependant.

« Complètement fou »

Pour Dominic Poulin, directeur approvisionnements et gestion de la qualité chez Beauce Atlas, l’approvisionnement est un défi.

« C’est complètement fou. Avec la COVID-19, il y a beaucoup de moulins qui ont diminué leur capacité. Ils ont arrêté des fourneaux et des lignes de production, car il n’y avait pas de demandes. À l’automne dernier, le marché a été inondé de demandes et la capacité n’a pas été là », décrit-il.

Les prix grimpent et la facture des projets bondit. La direction de Beauce Atlas affirme même avoir dû réduire ses délais de garantie de prix des soumissions.

« Tous les moulins en Amérique du Nord et en Europe sont en sous-capacité, ce qui fait que les prix ont explosé. La matière première coûte très cher et au-delà de l’argent, il y a une rareté de l’acier », lance-t-il.

Chez ArcelorMittal, son porte-parole, Louis-Philippe Péloquin, n’a pas pu répondre à nos questions et a renvoyé la balle à l’Association canadienne des producteurs d’acier (ACPA), qui a pu témoigner des hausses de prix.

« Il est vrai que les prix de nombreux produits sidérurgiques et des matières premières utilisées dans la fabrication de l’acier sont en hausse », a confirmé sa PDG, Catherine Cobden, sans pouvoir fournir plus d’explications.

« L’ACPS ne s’engage pas sur le sujet de la tarification avec nos membres, compte tenu des règles antitrust », a-t-elle conclu par courriel.

Les électros risquent de coûter plus cher   

Laveuses, sécheuses, poêles et frigos pourraient coûter plus cher avec l’explosion des prix de l’acier, prévient le vice-président de l’un des plus gros distributeurs d’acier québécois.

« Va falloir prévoir payer nos électros pas mal plus cher bientôt si ce n’est pas déjà commencé. La matière première, la bobine d’acier, a augmenté de 50 % », observe Marc-André Dion, vice-président ventes du Groupe Picard.

Lors d’une visite de son entrepôt de Varennes la semaine dernière, l’homme d’affaires a montré les produits de bobine prisés qu’il vend aux fabricants de conteneurs, de machinerie, de pièces découpées et de pièces pliées.

D’après lui, tout le monde est dans le même bateau. 

S’il paye ses bobines plus cher des grandes aciéries, les fabricants d’électros subissent aussi ces hausses.

Résultat, les prix des électros, qui contiennent souvent des pièces d’acier, devraient bientôt bondir, si ce n’est déjà le cas, analyse Marc-André Dion.

« Un million de trop »

Pour l’homme d’affaires québécois, les petits comme les grands n’ont pas le choix de subir ces augmentations, peu importe les secteurs. Le directeur de l’entrepôt de Varennes en sait quelque chose. 

Il s’apprête à allonger 13 millions de dollars pour doubler sa superficie, mais il s’attend déjà à payer des centaines de milliers en plus pour sa construction.

« On est conscient que l’on va payer peut-être un million de trop juste parce que l’on ne veut pas attendre. On est occupés. On a de l’ouvrage », illustre celui qui livre chaque jour 600 commandes d’acier avec sa quarantaine de camions.

Entre-temps, ces hausses de prix se feront sentir peu à peu dans le portefeuille des Québécois qui vont se procurer des électroménagers prochainement.

Hier, Corbeil Électroménagers n’a pas rappelé Le Journal, qui voulait mesurer l’impact du prix de l’acier sur le prix des électros.

De son côté, André Gauthier, propriétaire d’Électros Masson, à Montréal, n’a pas encore constaté de hausses de prix liés à l’acier pour le moment.

« La seule chose, c’est que vu que les électros sont plus durs à trouver à cause du virus, on paye plus cher pour en avoir », a-t-il partagé.

Whirlpool, Electrolux et GE n’ont pas répondu aux questions du Journal.