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Centre-du-Québec: un partenaire sulfureux dans un casino autochtone

L’établissement de jeu géré par un ancien acteur de la saga Amaya

GEN - PROJET CASINO A WOLINAK
Photo Martin Alarie Le futur casino de Wôlinak, près de Bécancour dans le Centre-du-Québec, est présentement en construction. En plus d’un salon de jeux, on y trouvera un bar sportif et une grande salle de conférence.

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Une petite communauté autochtone à mi-chemin entre Montréal et Québec s’apprête à ouvrir un casino en partenariat avec un des principaux acteurs de la saga Amaya, qui a été pendant des années dans le collimateur de l’Autorité des marchés financiers.

• À lire aussi: Les Hells Angels et la mafia derrière un projet de casino à Kanesatake

Ofer Baazov, mieux connu sous le prénom de Josh, a signé une entente avec le conseil de bande pour la gestion du casino au cours des 20 prochaines années.

Avec deux partenaires d’affaires de Montréal, il a également fait un prêt de plus de 7 millions $ pour la construction de l’établissement de jeu.

Le Grand Royal Wolinak doit ouvrir ses portes d’ici quelques semaines dans la petite communauté de Wôlinak, située tout près de Bécancour, au Centre-du-Québec.

  • Écoutez la chronique de Félix Séguin au micro de Richard Martineau sur QUB radio:

Baazov n’est toutefois pas un illustre inconnu. Au cours des dernières années, son nom s’est souvent retrouvé dans l’actualité.     

  • Il a été soupçonné par l’Autorité des marchés financiers (AMF) d’avoir fourni des informations privilégiées à des investisseurs au sujet d’Amaya, qui était alors dirigé par son frère, David.      
  • Selon les allégués de l’AMF, il aurait notamment divulgué certains détails à ces investisseurs avant qu’Amaya n’achète au coût de 4,9 milliards $ l’entreprise Oldford Group, qui détenait les marques PokerStars et Full Tilt Poker. L’enquête a été fermée en 2019 sans qu’il soit accusé. Baazov a depuis entamé un recours judiciaire contre l’AMF.      
  • En 1997, Baazov et ses entreprises basées à Montréal ont été condamnés à remettre la somme de 777 000 $ US pour du télémarketing frauduleux aux États-Unis.            

GEN - PROJET CASINO A WOLINAK
Photo tirée de Facebook

Le conseil de bande assure qu’il était au courant du passé de Baazov avant de signer avec lui.

« On l’a questionné à ce sujet-là et il a été très transparent. À la lumière des réponses qu’il nous a fournies, ça nous satisfaisait », explique Dave Bernard, directeur général du Conseil des Abénakis de Wôlinak.

Fait surprenant, même s’il signe le contrat, Josh Baazov agit comme représentant d’une mystérieuse compagnie, Tribal Gaming Holdings Canada, dont l’unique actionnaire est enregistrée au Delaware.

Le futur complexe de jeu est présentement en construction dans les locaux de l’ancien Carrefour Wôlinak, sur le chemin Leblanc.

GEN - PROJET CASINO A WOLINAK
Photo tirée de Facebook

Ce n’est pas un hasard si le casino s’installe sur ce territoire abénakis de 200 personnes. La communauté avait entrepris des démarches en ce sens depuis 2015.

Avantage fiscal

« Au niveau fiscal, c’est indéniable. Le fait d’avoir pignon sur rue dans la communauté, ça permet de bénéficier de l’évasion fiscale », précise Dave Bernard.

Selon lui, jusqu’à 3000 clients sont attendus par semaine. Le contrat prévoit que 75 % des bénéfices iront au gestionnaire, et 25 % à la communauté. Le gestionnaire paiera également un loyer au pied carré.

Le grand chef, Michel R. Bernard, a refusé de commenter l’entente à la caméra. Moins d’une heure plus tard, il a écrit un message sur Facebook. « J’aime mieux mourir incompris que de passer ma vie à m’expliquer », peut-on lire.

Josh Baazov n’a pas rendu les appels de notre Bureau d’enquête.

Avant Baazov, d’autres promoteurs s’étaient intéressés au projet de Wôlinak, dont la narcotrafiquante Sharon Simon. Cette dernière est aujourd’hui liée à un autre projet de casino sur son terrain à Kanesatake.


Qui est Josh Baazov ?  

  • Frère de David Baazov, ex-PDG d’Amaya       
  • Âgé de 51 ans        
  • Aussi connu sous le nom d’Ofer Baazov      
  • En 1997, il est condamné pour télémarketing frauduleux aux États-Unis par la Federal Trade Commission. Il écope d’une amende de 777 000 $ US.      
  • Il a été mêlé à une enquête de l’Autorité des marchés financiers (AMF) sur de possibles délits d’initiés au sein d’Amaya. L’AMF le soupçonnait d’avoir servi de courroie de transmission pour des informations privilégiées. Il n’a jamais été accusé.            

L’affaire Amaya en quelques dates

Mars 2016

L’AMF dépose 23 chefs d’accusation contre David Baazov, deux autres personnes et trois entreprises relativement à des transactions boursières survenues avant l’acquisition par Amaya du propriétaire de Poker Stars en juin 2014.

Avril 2018

Le procès pour délit d’initiés de David Baazov s’ouvre à Montréal.

Juin 2018

Le juge Salvatore Mascia ordonne un arrêt des procédures, reprochant à l’AMF son « laxisme » et son « manque de rigueur ». Il reproche notamment à l’AMF de ne pas avoir divulgué sa preuve aux accusés. 

Juillet 2018

L’AMF abandonne l’enquête Cordon, sa deuxième enquête sur de possibles délits d’initiés chez Amaya.

Juin 2019

L’AMF abandonne une troisième enquête, Bronze, et annonce officiellement la fin des enquêtes sur Amaya.

2018 - 2019

Des poursuites sont déposées contre l’AMF par plusieurs personnes mêlées aux enquêtes sur Amaya, dont Josh Baazov.

Une mystérieuse entreprise      

L’entreprise qui a obtenu le contrat de gestion du futur casino de Wôlinak a pour unique actionnaire une société enregistrée dans l’État du Delaware, aux États-Unis.

La Tribal Gaming Holdings Canada a comme présidente, secrétaire et trésorière une dénommée Mariia Barinova, selon le registre des entreprises du Québec.

Cette dernière donne une adresse à Wilmington au Delaware, mais il ne s’agit pas de la sienne. Il s’agit plutôt de celle d’une compagnie spécialisée dans les services aux entreprises.

Aucune discussion

Même le conseil de bande de Wôlinak sait peu de choses sur cette femme.

« Non, Mme Barinova, on n’a jamais eu de discussions directes avec elle », admet Dave Bernard, directeur général du conseil.

Dans le contrat signé avec la communauté, l’adresse de la compagnie est dans un cabinet d’avocats de Montréal, Levy Salis.

Notre Bureau d’enquête a donc contacté le cabinet pour parler à Mariia Barinova ou à un dirigeant de la Tribal Gaming Holdings Canada, mais la réceptionniste a répondu qu’il n’y aurait pas de commentaires.

Sur internet, on retrouve un site de la Tribal Gaming Management, une société spécialisée dans la gestion de casinos qui a aussi son adresse au bureau d’avocats montréalais.

Il n’y a toutefois aucune information sur les gestionnaires de la compagnie ou encore de numéro de téléphone pour la joindre. Un courriel envoyé pour solliciter une entrevue est demeuré sans réponse.

Bailleurs de fonds

Selon Dave Bernard du conseil abénakis, les trois bailleurs de fonds pour le projet de casino sont Josh Baazov, qui agit comme représentant de Tribal Gaming Holdings, en plus des frères Serge et Jean-Marc Aflalo.

Joint au téléphone, ce dernier a indiqué qu’il « était possible » qu’il ait investi dans le casino, mais ne pas pouvoir le confirmer.

Il a toutefois révélé être un ami de Josh Baazov.

Il devait consulter son avocat et lui demander de nous rappeler. Il n’y a eu aucun autre appel par la suite.

Le DG mise sur les appareils de loterie vidéo      

Dave Bernard, directeur général.
Photo Martin Alarie
Dave Bernard, directeur général.

Le directeur général du Conseil des Abénakis de Wôlinak a lancé une entreprise de location d’appareils de loterie vidéo quelques mois après la signature du contrat pour la construction d’un casino.

Dave Bernard assure toutefois qu’il n’y a aucun lien entre les deux et qu’il ne fournira pas d’appareils au futur casino.

« Tribal VLT a été créé pour pouvoir fournir des machines à sous aux communautés autochtones », note-t-il.

Comme Loto-Québec

Les appareils seront loués à des restos-bars, à des casinos ou même à des dépanneurs.

« Le plan d’affaires, c’est le même que Loto-Québec. On loue des machines à des établissements qui vendent de l’alcool ou des jeux moyennant un partage des revenus », soutient-il.

Si Loto-Québec a la mainmise sur l’ensemble des appareils au Québec, ce n’est pas le cas de celles en territoire autochtone.

Dave Bernard dit avoir eu une occasion auprès d’un fournisseur qui souhaitait percer le marché du Québec.

Une centaine d’appareils ont été acquis et sont entreposés dans la communauté voisine d’Odanak.

La pandémie a ralenti les affaires, si bien qu’il n’a pas encore loué d’appareils. Malgré tout, il assure qu’aucun appareil de son entreprise ne servira dans le Grand Royal Wolinak.

« Il n’est pas question de faire de l’argent sur le dos de la communauté », insiste-t-il.

Même logo

Curieusement, le logo de son entreprise de loterie vidéo est pratiquement identique à celui de Trading Gaming Management, qui gère le futur casino.

Il explique avoir fait affaire avec le même designer web.

« Ça ne les dérangeait pas que vous utilisiez le même logo ? »

« Absolument pas », assure-t-il en disant même le leur avoir demandé.


L’entreprise qui porte aussi le nom de Service et technologie tribaux compte deux autres actionnaires membres de la communauté.