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Derek Chauvin ou l’incarnation des abus policiers aux États-Unis

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MINNEAPOLIS | Une personnalité «antisociale» à la carrière entachée de violences: le policier blanc Derek Chauvin, jugé mardi coupable de l’homicide de George Floyd, s’était déjà livré à des interpellations brutales avant ce drame qui a bouleversé les États-Unis.

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Le 25 mai à Minneapolis, cet homme de 45 ans a maintenu son genou sur le cou du quadragénaire noir, plaqué au sol, pendant près de neuf minutes, malgré ses supplications et celles de passants effarés.

  • Écoutez le policier de la GRC à la retraite, Alain Babineau, avec Benoit Dutrizac sur QUB Radio:

Au cours des trois semaines de procès, il est apparu distant dans la salle d’audience, où sa voix n’a résonné que deux fois: pour prêter serment puis pour refuser de témoigner, comme c’était son droit selon l’amendement de la Constitution américaine qui permet à tout accusé de ne pas apporter de témoignage susceptible de l’incriminer.

Lors de la lecture du verdict, le policier, vêtu de son habituelle veste grise, n’a pas laissé transparaître beaucoup plus d’émotions, à l’exception de ses yeux, de plus en plus agités au moment où il était déclaré coupable de chacune des trois charges pesant contre lui.

Son avocat, Eric Nelson, n’avait pourtant cessé de défendre son attitude lors du drame comme celle d’un homme «raisonnable», d’un «être humain» sujet à «des erreurs dans des situations très stressantes». Son client, a-t-il argué, aurait appliqué un geste autorisé et conforme à sa formation, parce que George Floyd «résistait à son arrestation».

L’Afro-Américain serait mort d’une crise cardiaque, a soutenu Me Nelson, due à des problèmes de cœur, aggravés par la consommation de fentanyl, un opiacé, et de méthamphétamine, un stimulant.

Mais l’accusation a, elle, cherché à démontrer que c’était bien le policier qui avait tué George Floyd, avec à l’appui des témoignages d’experts et des documents montrant selon elle que Derek Chauvin a souvent, au cours de ses 19 ans de carrière, appliqué une pression allant «au-delà du raisonnable» sur le cou de suspects. 

  • Écoutez la chronique de Caroline St-Hilaire à l’émission de Pierre Nantel sur QUB radio:  

En 2017, Derek Chauvin avait interpellé selon le même «mode opératoire» une jeune femme noire, Zoya Code, accusée de violences par sa mère, a raconté le procureur Steve Schleicher. «Il est resté sur mon cou», avait-elle raconté au site Marshall Project avant le procès. Frustrée qu’il ignore ses appels à la relâcher, elle l’avait mis au défi d’appuyer plus fort. «Il l’a fait. Juste pour me faire taire.»

Le policier, visage impassible, n’a cessé de prendre des notes lors des débats, écrivant méticuleusement dans un petit carnet tandis que derrière lui, le siège réservé à ses proches se faisait souvent vide. Les proches de George Floyd, eux, se sont relayés tout le temps qu’a duré le procès.

Un homme taiseux

Depuis le drame, peu de détails ont filtré sur Derek Chauvin, mais d’anciens collègues ont aussi, sous couvert d’anonymat, esquissé dans les médias le portrait d’un homme taiseux, rigide, bourreau de travail, qui patrouillait souvent dans les quartiers difficiles.

Son degré d’engagement lui a valu au cours de sa carrière quatre médailles, mais aussi 22 plaintes et enquêtes internes, selon un dossier public expurgé de tous détails.

Seule l’une de ces plaintes, déposée par une femme blanche qu’il avait violemment extraite de sa voiture en 2007 pour un excès de vitesse malgré les pleurs de son nourrisson, a été suivie d’une lettre de réprimande.

Les soirs de week-end, Derek Chauvin a longtemps assuré la sécurité d’une boîte de nuit de Minneapolis, le Nuevo Rodeo, où là aussi, ses méthodes musclées ont laissé un souvenir amer. L’ancienne propriétaire Maya Santamaria a évoqué dans la presse un homme «un peu raciste» qui faisait un usage généreux de gaz lacrymogène au moindre incident.

George Floyd, dont la stature était imposante, a aussi travaillé comme videur de cet établissement, mais il ne semble pas que les deux hommes s’y soient croisés.

Solitaire au travail, Derek Chauvin avait une épouse, une réfugiée du Laos épousée en 2010. Dès la fin mai, elle a demandé le divorce.

Depuis, la justice a ouvert des poursuites pour fraudes fiscales contre le couple et, en novembre, un juge a rejeté leur accord de divorce qui prévoyait de transférer tous leurs biens à son épouse, Kelly Xing-Chauvin.

Cet arrangement aurait mis les fonds à l’abri si Derek Chauvin était condamné à d’importants dédommagements.

Outre la procédure pénale désormais achevée, le policier avait fait l’objet de poursuites au civil de la part de la famille de George Floyd, soldées en mars par un accord selon lequel la ville de Minneapolis avait versé 27 millions de dollars aux proches du quadragénaire afro-américain.

Celui qui incarne aujourd’hui le visage des violences policières aux États-Unis, qui s’était présenté libre au procès après s’être acquitté d’une caution d’un million de dollars, a été immédiatement menotté et écroué après l’annonce du verdict.