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Des cuillères dans le congélateur

ART-LAURENCE JALBERT
Photo d'Archives, Agence QMI

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Pour être très franche et honnête avec vous, j’ai tourné et retourné la question un million de fois dans ma tête...  

Trop souffrant... 

Mon cœur aussi s’est emballé, ou plutôt s’est déballé... 

Trop souffrant... 

Avec les années, le temps qui passe et qui nous sert si bien quand c’est le moment de dire «qu’il arrange tout»... 

Il a le dos bien large le temps, mais... 

Mais la douleur est plus grande... 

La voix de mon âme? Je l’ai étouffée tant et trop de fois avec mes pleurs et mes cris dans mon oreiller... 

J’ai chanté encore plus fort, tous les soirs, de plus en plus fort, pour tenter d’étouffer le son de ma douleur... 

Mais c’est à mon corps que je dois des excuses! 

À vouloir enterrer ces bruits dans ma tête, à me tenir le cœur à deux mains pour ne pas qu’il sorte de ma poitrine... 

À enfouir les mots, les cris, la manipulation tordue et sordide, les insultes, les menaces, la méchanceté inimaginable, l’intolérance, l’impatience, et encore les cris, les conflits qui dégénèrent pendant des heures et des jours pour de simples, de simples banalités. 

  • ÉCOUTEZ l'entrevue accordée par Laurence Jalbert à Anais Guertin-Lacroix à QUB radio:

Banalités pour vous et moi, mais pas pour lui... 

Il y voyait toujours un double sens qui n’existait pas! 

La peur et les pleurs ont fait partie de ma vie pendant plus de 10 ans... 

«C’est long, 10 ans», me direz-vous? 

Oui, c’est long! 

Mon corps le sait, lui, et c’est pour ça que je veux m’excuser! 

Fibromyalgie, dépression majeure, bosses pas gentilles aux ovaires, à l’utérus, aux seins... Je me disais toujours que c’était parce que je travaillais beaucoup trop, voyons donc! Je ne m’arrêtais jamais! De show en show, de ville en ville, de télé en radio, de sorties d’album, de livre... 

Moi, Laurence Jalbert, fille de Robert et Edna de Rivière-au-Renard, en Gaspésie, je devenais un personnage, je changeais, mais pas pour le mieux... Je me voyais changer! 

Et je continuais à me mentir à tue-tête en essayant de me faire croire que ce que je ressentais, ben, c’était pas si pire que ça! Qu’il y en a des bien plus malheureux et que c’était la «fatigue» qui me rendait ainsi... 

Je vous avouerai que, de toutes les rencontres que j'ai faites dans cet étrange métier, les collaborateurs, les amis musiciens, chanteurs, comédiens, les personnages marginaux, jamais au grand jamais je n’avais rencontré quelqu’un comme ça... comme lui. 

Je ne savais même pas que ça existait... 

J’ai passé beaucoup de temps à essayer de comprendre... 

Des années... 

«Il doit sûrement avoir raison, mes raisonnements ne sont jamais bons, c’est moi le problème!» 

J’allais probablement continuer comme ça jusqu’à ce que... 

Cette pandémie arrive et nous mange tous et toutes dans la même bouchée! Mais, comme on dit, «à quelque chose malheur est bon...»

Je n’ai pas eu le choix et, comme beaucoup d’autres, j’ai dû arrêter et tout mettre sur pause. Je me suis reposée, enfin! 

J’ai paniqué, bien sûr! J’ai pensé à mes techniciens, musiciens, qui, eux, attendaient sur nous chanteurs, chanteuses, et qui se retrouvaient devant rien! 

Je me suis occupée du mieux que je pouvais, eh oui, je prenais du «temps» pour moi! Étrange contexte pour le faire, mais bon... 

J’ai eu comme vous tous et toutes des hauts et des bas, et des bas... 

J’ai fait les seuls voyages qui étaient permis et ce sont les plus importants... 

J’ai fait et refait plusieurs allers-retours de ma vie, des constats, des réflexions profondes du haut de mes 61 ans. 

Tout se passait relativement bien jusqu’à ce... 

Qu’on se mette à compter les femmes qui mouraient parce qu'elles étaient des femmes! Encore et encore... 

Chaque fois, toutes les fois, je pleurais pendant des jours, effondrée comme si c’était moi... Parce que, oui, j’aurais pu être l’une d’elles... 

Dans mon cas, lui, l’homme, n’aurait pas osé poser le geste, oh non! 

Son image de «bon gars, super méga intelligent madame, pis j’ai d’la mémoire moi madame pis tout l’monde me dit que j’suis fin!» 

Non, parce que c’est moi qui l’aurais fait. 

Combien de fois sur la route avec lui, à pleurer de toute mon âme, et lui de s’en nourrir! Combien de fois j’ai agrippé la poignée de porte de la voiture avec la ferme intention de me crisser en bas du char! 

Combien de fois? 

Combien de fois? Sortir dehors et avoir envie de hurler comme un loup tout le désespoir immense que je ressentais d’être dans une relation empoisonnée et toxique comme celle-là! Et surtout, de ne plus avoir ni la force ni l’énergie pour en sortir! Ni d’en parler! 

J’étais en état de survie! Tout le temps! 

Allez, gardez le sourire, madame Jalbert! 

Il ne faut surtout pas que personne le sache! De toute façon, personne ne va me croire... 

Oh, oui! J’ai voulu... arrêter de souffrir... 

Non! Je ne peux pas abandonner mes enfants! Ma famille! 

Même s’il avait presque réussi à éloigner tout le monde autour de moi... 

Presque... 

«J’vous l’dis! Elle est complètement folle!» Et moi, honteuse... 

À ne pas pouvoir dire à personne tout ce que je vivais! 

Tout ce que je subissais! 

Moi? La femme de caractère qui s’est construite d’elle-même ou presque! 

Qui n’avait jamais froid aux yeux! Qui endossait toutes les causes qui lui étaient chères! Qui allait vers les autres, toujours les bras grands ouverts! 

Des idées, des buts, de l’ambition! Non, non! Pas elle! 

Et maintenant, je ne suis que l’ombre de l’ombre de cette femme... 

Je doute de tout, j’ai peur de tout, je ne vous parle même pas de mon degré d’estime personnel ni des crises d’angoisse invalidantes... 

J’entends une voix qui s’élève, quelqu’un qui parle fort et, tout de suite, je me mets à ressentir de la peur... 

Mais surtout, je n’ai plus confiance, ni en moi ni en qui que ce soit! Moi pour qui la Confiance était mon seul guide! 

Qu’est-ce qui m’a pris, tout à coup, un soir, en écoutant les nouvelles? 

Qu’est-ce qui m’a donné la force et le courage de prendre le téléphone et d’avouer ma souffrance? 

Vous l’avez sûrement vue, vous savez? La publicité pour dénoncer la violence conjugale? Celle où l'on voit le facteur remettre du courrier à un homme en lui disant «c’est pour qui, ces messages-là? Tu veux encore me faire passer pour un fou? etc.

Ben moi, ce soir- là, cette fois-là, je me suis mise à trembler, trembler comme une feuille des pieds à la tête sans pouvoir m’arrêter! En état de panique! Envie de vomir! 

Non... 

Mon corps n’a absolument rien oublié, pauvre lui! Tout ce que je lui ai fait endurer... 

Ce soir-là, pendant que je regardais Patrice Roy lire son bulletin de nouvelles avec son regard bienveillant, et tout de suite après avoir vu la fameuse pub, j’ai pris le téléphone et mon courage à deux mains et j’ai composé le numéro de SOS Violence conjugale... 

Oui, à ce moment précis! 1 800 363-9010 

J’ai eu la force de demander de l’aide! Ce que j’aurais dû faire depuis longtemps, mais... 

On ne change pas nécessairement parce qu’on a «envie de changer»... 

On change quand on n’en peut juste plus d’être «ce qu’on est devenu»... 

Mes enfants sont fiers de moi, ma famille et mes amis aussi! Même si c’est loin, loin d’être simple! 

Enfin, j’ai entrepris un réel processus de guérison! 

Et je vais guérir! Croyez-moi! Ça prendra le temps que ça prendra! Je ne veux pas finir ma vie dans cet état! 

C’est non! 

Je n’ai absolument aucun désir de vengeance! Ce n’est pas non plus un règlement de compte! Je ne suis pas du tout rancunière, dans la vie, peut-être même pas assez... 

Dieu sait que j’ai vécu des histoires de fraudes et de trahisons, dans ma carrière et dans ma vie, mais j’ai toujours pris les responsabilités qui me revenaient dans ces histoires. 

Le rôle de victime, très peu pour moi! 

Je resterai toujours certaine qu’il y a quelque chose de bon et de pur en chaque personne sur cette terre... 

Moi, Lise Laurence Jalbert, j’ai vécu et j’ai subi de la violence psychologique d’une intensité inouïe, de la violence verbale, des menaces, des cris, de la peur, j’ai pleuré chaque foutu jour de ma vie, et ce, pendant 10 ans. «C’est long, 10 ans», me direz-vous? Dix ans de nuits en état d’hypervigilance, à côté de quelqu'un qui m’avait pourtant promis que plus personne ne me ferait du mal! 

Je me souviens aussi qu’il m’avait dit en souriant: «T'auras jamais connu quelqu’un comme moi!»... 

Effectivement, après plus de 40 ans de ce métier de rencontres, de partages de scènes et de plateaux, avec des gens colorés, originaux, des ego, des personnalités et j’en passe.. Jamais! Au grand jamais je n’avais connu... ça. Enfin... quelqu’un comme ça. 

Je ne savais même pas que ça pouvait exister... 

Alors aujourd’hui, je dépose ma voix à côté de ceux et celles qui ont eu la force et le courage de dire: «Assez, c’est assez»! 

Ce que j’ai vécu, ce que je vis, est tout simplement inacceptable! 

Pour mes enfants, mes petits garçons, mes petites filles! 

Pour toutes celles parties trop vite, trop tôt et dans des circonstances atroces! 

Pour toutes celles qui sont enfermées avec leur bourreau et qui, en ce moment, ont peur! Peur pour elles et leurs enfants innocents! 

Et aussi, en ce qui me concerne, plus jamais de «cuillères à soupe dans l’congélateur» pour dégonfler mes yeux d’une autre nuit à pleurer afin de cacher à tout le monde à quel point je souffrais! 

«Mais jamais je ne les laisserai t’emporter... Encore et encore.» 

Sincèrement,

Laurence Jalbert 

  • Écoutez la chronique d’Anaïs Guertain-Lacroix à l’émission de Pierre Nantel sur QUB radio:  

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