/opinion/blogs/columnists
Navigation

Porte ouverte, mais esprits fermés

Coup d'oeil sur cet article

Après un temps à Québec, je retourne à Montréal. COVID oblige, je la retrouve moins mouvementée que quand j’en suis parti en juin 2019. Je m’attends quand même à un certain bouillonnement que la capitale, à la vie plutôt établie, offre moins. J’ai discuté d’avance, par téléconférence, avec deux femmes que je trouve sympathiques. Même si leur annonce disait qu’elles cherchaient de préférence une colocataire féminine, j’ai précisé être gai en pensant que ça pourrait les rassurer (des femmes peuvent légitimement préférer habiter entre elles pour éviter le risque de malaise lié à une ambiance de séduction). Ç’a marché, et donc nous nous rencontrons. Deux fois plutôt qu’une.

Inquiétudes intellectuelles

Première visite. Alors que je m’attends à rester au maximum 30 minutes pour régler rapidement les questions d’appartement et prendre en présentiel le pouls de la relation (pas mal mieux qu’on peut le faire en distanciel), je reste presque 2h. L’échange est fluide, on parle de tout et de rien, de nos parcours, de nos projets de vie, de ce qu’on se voit faire de l’appartement, etc. Cette troisième partie surtout me rend optimiste pour la suite. Le soir même, elles me réécrivent qu’elles ont apprécié nos échanges, mais qu’elles ont des «inquiétudes». «Pas des bloquages mais bien des inquiétudes», précisent-elles, «parce qu’on a des perspectives qui semblent différentes sur plusieurs points et si ça peut être stimulant, ça peut aussi créer des situations inconfortables quand ça touche des valeurs profondes et que ça implique des contacts quotidiens comme les nôtres».

Nous reprenons donc rendez-vous le lendemain. Je vais droit au but – ma spécialité – en disant que je suppose qu’elles ont fouillé mon mur Facebook comme je leur avais proposé de le faire. Elles me disent plutôt avoir lu mes billets de ce blogue-ci. Je prends un moment pour détailler mes positions, dont certaines qu’elles avaient mal comprises, car lues rapidement. Par exemple, je rappelle que je n’ai écrit nulle part que le racisme systémique n’existe pas, mais plutôt que c’est un concept pertinent, donc qu’il faut, pour le garder pertinent, éviter de le transformer en fourre-tout comme trop le font.

Qu’est-ce que la disponibilité?

Plus largement, je rappelle ma disponibilité aux idées différentes des miennes. Elles aiment le terme de «disponibilité». Je le préfère depuis longtemps à «ouverture», qui sent son patchouli, danse son kumbaya et dérive sur son LSD. (Au 20e siècle, on disait des drogues qu’elles ouvraient «les portes de la perception» – titre d’un livre d’Aldous Huxley d’où le groupe de rock étatsunien The Doors a pris son nom.) La disponibilité aux idées des autres, c’est avant tout une disponibilité à changer ses propres idées. Et donc à faire le travail de remise en question qui y mène. Accepter les idées des autres mais être déterminé à garder les siennes, c’est faire semblant de penser. Ce n’est qu’une autre manière de ne pas considérer celui qui nous parle; d’entendre sans écouter.

Je peux comprendre qu’une féministe qui rentre chez elle puisse vouloir varger dans le patriarcat sans se faire dire : «As-tu considéré qu’il puisse y avoir d’autres causes à ce que tu viens de vivre?» Ce pourquoi je leur ai précisé deux choses : 1) je ne contredis jamais l’émotion, qui est présente peu importe sa cause, et mérite l’empathie; 2) il faut choisir ses moments pour débattre, et l’émotion rend forcément moins disponible. Je peux comprendre qu’une militante antiracisme systémique qui s’implique autant pour la cause risque de se sentir invalidée par une personne qui tient à apporter des nuances à la théorie du problème. Mais ce n’est qu’un risque, parce qu’ultimement, tout dépend de la disponibilité de cette personne à faire évoluer ses idées en fonction des expériences de la militante, de ses arguments dans le débat autour du racisme systémique, etc.

Safe-space-isation à outrance

Tout ça pour dire que ces femmes ont préféré quelqu’un d’autre. Je ne leur en garde pas rancune. Au contraire : c’est probablement mieux que je me trouve un appartement où on pourra brasser toutes les idées possibles, et où on ne justifiera pas une indisponibilité à certaines idées par la notion de «valeurs profondes». Mais je ressors de cet épisode avec une certaine tristesse. Ça n’est pas la métropole que je croyais retrouver. Je me serais attendu à cette safe-space-isation à l’université, mais pas à l’extérieur.

On me dira qu’on peut très légitimement préférer que son logement soit le safe space par excellence. D’accord. Je l’accepterais, si j’avais l’impression qu’on en faisait une base sécuritaire pour mieux s’exposer à des idées inconfortables ailleurs. Si on fermait sa porte pour mieux ouvrir son esprit. Si on se gardait quelques heures de cerveau fermables par jour pour risquer d’être plus disponible les heures ouvrables. Dans ce cas-ci, j’ai plutôt eu l’impression de trouver une disponibilité en permanence superficielle.