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Alexandra Tremblay, 29 ans pour toujours

Alexendra Tremblay
Photo courtoisie

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La première fois qu’Alexandra Tremblay m’a écrit sur Facebook, c’était en 2015. Elle venait de me voir à la télé et voulait me dire qu’elle aussi, elle était en train d’écrire sa vie d’ex-junkie.

Ça faisait un an qu’elle ne prenait plus de drogue. Et elle avait envie de raconter son histoire, une histoire comme dans les films. Il y avait sa mère, une femme qui, selon Alex, a toujours été la meilleure des mères, même si, à une certaine époque, elle a vendu de la drogue (sans qu’Alexandra le sache). Puis son père, un voleur de coffre-fort bien connu à Chicoutimi. Un homme avec qui elle n’avait quasiment pas de contact. 

  • Écoutez le témoignage de Nathalie Tremblay, mère d’Alexandra Tremblay à QUB radio

Alexandra voulait tout raconter. Elle voulait expliquer à la face du monde comment une jeune fille pleine de lumière, championne de gymnastique et étudiante au programme sport-études peut faire cinq overdoses, trois sevrages d’héroïne, devenir danseuse nue dans un bar montréalais et se ramasser en prison.

« Vivre trop fort »

Oui, pourquoi ? « Y a pas de raison. Je voulais vivre trop fort, j’avais besoin de sensations fortes. » Alexandra venait aussi de perdre son copain des dernières années, un vendeur de drogue décédé d’une overdose de PCP. Ça aussi, elle avait envie d’en parler.

« J’ai le goût de vivre. » Cette phrase, elle me l’a écrite tellement souvent. Alexandra caressait le rêve d’une existence heureuse dans une petite maison, entourée d’animaux et des enfants qu’elle aurait. « Si je suis chanceuse », elle m’avait dit.

Rechute

Puis, un moment donné, plus rien. Plus de nouvelles de l’exubérante jeune femme qui remplissait ma boîte courriel des photos des feuilles sur lesquelles elle écrivait son histoire. Elle avait rechuté.

C’est le 19 août 2020 qu’Alexandra réapparaît dans mon Messenger. En fait, ce n’est pas Alexandra qui m’écrit, c’est sa mère. Alex est hospitalisée, elle est amochée à cause de la drogue. Sa mère insiste : Alex veut raconter son histoire.

Alexandra Tremblay voulait raconter comme elle est passée d’une jeune fille souriante amoureuse de la vie à junkie.
Photo courtoisie
Alexandra Tremblay voulait raconter comme elle est passée d’une jeune fille souriante amoureuse de la vie à junkie.

Elle veut qu’on sache qu’elle avait des buts, qu’elle avait des rêves, dont celui de travailler au Cirque du Soleil. Elle veut qu’on sache que la drogue lui a tout pris, même son cœur, dans lequel une bactérie s’est logée à cause des aiguilles souillées qu’elle utilisait. Une bactérie qui l’a lentement rongée de l’intérieur.

« La drogue, c’était plus fort que tout. » C’est ce que m’a expliqué sa mère, au téléphone. « J’ai tout fait pour l’aider, ma belle Alex. Pis même elle, elle n’a pas été capable d’arrêter, elle ne réalisait pas ce qui s’en venait si elle n’arrêtait pas de consommer. »

Promesse rompue

C’est qu’Alexandra avait déjà eu un remplacement de l’aorte du cœur. Les médecins lui avaient fait promettre, avant de l’opérer, de ne plus toucher à la drogue. Alexandra avait promis. Pour vivre. Mais Alexandra n’a pas été capable de tenir cette promesse.

« Jusqu’à la fin, elle n’a pas réalisé qu’elle allait mourir d’avoir trop consommé. » Un moment donné, quand elle était vraiment rendue au bout, Alex a dit à sa mère « Je vais mourir maman, c’est vrai là. » Elle venait de se rendre compte que la vie, ce n’est pas un film.

J’ai demandé à la mère d’Alex si elle se sentait coupable, si elle pensait qu’elle avait été une mauvaise mère. Elle m’a dit que cette pensée l’habitait sans cesse, mais que sa fille lui avait toujours dit que ce n’était pas de sa faute.

Voir Chicoutimi avant de mourir

Je vous l’ai dit, Alex m’a toujours répété à quel point sa mère était merveilleuse. Et pour lui avoir parlé au téléphone, pour l’avoir écoutée me raconter comment elle avait tout tenté pour sauver sa seule fille, je la crois. Nathalie Tremblay aura été une mère aimante et dévouée jusqu’à la fin.

Le 13 avril, quand les ambulanciers sont venus chercher Alexandra pour l’amener à la maison de soins palliatifs, ils lui ont demandé ce qu’elle voudrait faire, avant. Sa mère m’a expliqué qu’ils savaient qu’elle s’en allait mourir là-bas.

Alexandra, alors hospitalisée, embrasse sa mère Nathalie.
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Alexandra, alors hospitalisée, embrasse sa mère Nathalie.

Alexandra voulait une slotche. Elle voulait boire une slotche bleue et voir Chicoutimi. Après s’être arrêtés pour la lui acheter au dépanneur, les ambulanciers ont conduit Alex et sa mère au Vieux-Port.

Elles sont restées là un moment. Alexandra a bu sa slotche et a pu admirer pour une dernière fois la ville, sa ville, de l’autre côté de la rivière Saguenay.

Alexandra Tremblay est morte le 15 avril dernier. Elle avait 29 ans. Elle avait 29 ans, et elle ne voulait pas mourir.