/sports/opinion/columnists
Navigation

Dernier regard sur une vie

Gilles Lupien n’en a que pour cinq mois à vivre

Photo Denis Brodeur / Getty
Photo Getty Images Gilles Lupien a évolué avec le Canadien entre 1977 et 1980.

Coup d'oeil sur cet article

C’est arrivé il y a un peu plus d’un mois. Le grand Gilles Lupien, protecteur de Guy Lafleur, de Pierre Mondou et de ses autres coéquipiers de la grande dynastie du Canadien, s’est rendu à l’hôpital. 

Ce n’était pas la première fois. Un an auparavant, on lui avait détecté une tumeur cancéreuse sur le gros intestin. Six mois de chimiothérapie et une opération semblaient être venus à bout du cancer.

  • Écoutez Réjean Tremblay avec Benoit Dutrizac sur QUB Radio:

« On me disait que j’étais en rémission, mais je leur disais que j’avais tout le temps mal au ventre. J’ai passé des résonances magnétiques, des examens, des prises de sang, tous les tests, mais on me disait qu’on ne trouvait rien », raconte le grand Lupien, la voix affaiblie par la maladie.

Il y a un mois, on a demandé à Lupien d’aller passer des tests supplémentaires en médecine nucléaire. En voyant les résultats, on lui a demandé de venir rencontrer le spécialiste : « Il avait le visage sérieux. Je lui ai dit de me faire une grande faveur. De ne pas me conter de boulechite. La vérité, j’avais droit à la vérité », raconte l’ancien 24 du Canadien.

La nouvelle est tombée, brutale et dure. On avait trouvé un cancer, mais encore pire, les métastases avaient complètement envahi la région : « Monsieur Lupien, on pense à septembre. Vous êtes fait fort, peut-être octobre. Mais c’est sans espoir. Il vous reste cinq mois à vivre », lui a dit le spécialiste.

Cinq mois. Septembre. La mort.

Serein... et chanceux

Le 25 mai 1978 sur la patinoire du Garden de Boston, il a savouré la conquête de la coupe Stanley aux côtés des Serge Savard, Larry Robinson, Pierre Larouche, Yvan Cournoyer, Guy Lapointe et Jacques Lemaire.
Photo Getty Images
Le 25 mai 1978 sur la patinoire du Garden de Boston, il a savouré la conquête de la coupe Stanley aux côtés des Serge Savard, Larry Robinson, Pierre Larouche, Yvan Cournoyer, Guy Lapointe et Jacques Lemaire.

J’ai jasé avec Gilles Lupien à plusieurs reprises cette semaine. Malgré la médication visant à soulager sa douleur, il a gardé toute sa vivacité d’esprit : « Je ne veux pas que tu fasses brailler le monde avec mon histoire. C’est tout plein de malades qui vivent la même chose que moi. Le seul cancer qui devrait intéresser les médias, c’est celui de Guy Lafleur. Parce que Flower, il appartient au peuple », a-t-il lancé comme avertissement.

D’ailleurs, Lupien ne pleure pas. Il considère que c’est une chance d’être prévenu de son départ. Son père est mort à 83 ans et il a passé les quatre dernières années de sa vie au lit à l’hôpital : « Je me chicanais quasiment pour aller le voir. Il disait qu’il était en prison. Pire qu’une prison, me disait-il. Au moins, une cellule a 12 pieds par huit. Lui, son lit avait six par trois. Il me disait de ne jamais demander de passer des années étendu sur un lit, qu’il valait mieux partir d’un coup sec. Quand je pense à mon père, je me trouve chanceux. Il me reste cinq mois et les médecins m’ont garanti que je ne souffrirais pas avant de partir, que j’aurais la morphine nécessaire. Je vais vivre ces cinq mois », de dire Lupien.

Une nouvelle relève

Dans son rôle d’agent de joueurs, Gilles Lupien suivait attentivement le déroulement du repêchage de la LNH le 30 juin 2013 au Prudential Center à Newark au New Jersey.
Photo Getty Images
Dans son rôle d’agent de joueurs, Gilles Lupien suivait attentivement le déroulement du repêchage de la LNH le 30 juin 2013 au Prudential Center à Newark au New Jersey.

Gilles Lupien aura été le conseiller des joueurs le plus ardent et le plus farouche à les défendre. De grands agents ont fait plus d’argent. Personne ne s’est autant battu pour que l’ensemble de la vie de ses clients, de ses p’tits gars, soit bâti sur du solide. 

Loupie les conseillait sur tout. Sur leur budget familial, sur les investissements, sur les achats de bijoux, en revenant toujours à un principe. S’assurer qu’après leur carrière, ils soient munis des outils nécessaires à une belle vie utile dans la société. 

L’été, il réunissait ses clients pour qu’ils se connaissent mieux, qu’ils puissent fraterniser. Qu’ils sachent qu’ils pouvaient compter sur un groupe s’ils traversaient une période difficile : « Je leur disais d’être présents, d’envahir les directions, le dépistage, les médias. Je les dirigeais pour qu’ils puissent suivre des cours de diction, qu’ils s’ouvrent aux besoins de la société. C’est quand même pas pire quand je vois Denis Gauthier, Patrick Lalime ou Enrico Ciccone à la télévision et que je regarde aller Chico en politique. Ou Donald Audette et Martin Lapointe avec le Canadien et Roberto Luongo qui va être directeur général de Team Canada. Sans parler de Martin Brodeur, vice-président aux affaires ou d’Alain Nasreddine avec les Devils du New Jersey », dit-il.

« Ce sont tous de bonnes personnes. Des hommes qui peuvent aider les jeunes. Je suis fier de ce que j’ai contribué à faire », ajoute-t-il.

Le défenseur des enfants

Gilles Lupien est né dans une famille très religieuse. Sa marraine était une religieuse chez les Sœurs Grises qui a passé cinq ans détenue au Congo : « Pendant cinq ans, on priait à tous les soirs pour sa libération », raconte Lupien.

Et à l’école primaire, la vie du grand gamin était déjà toute tracée. Il deviendrait un père missionnaire pour aider et sauver des âmes. À la petite école, les frères et les pères divisaient la cour de récréation en trois parties. Avec des cônes construits avec des mottons de neige. Trois mottons pour les septième année, deux pour les quatrième et une motte pour les plus jeunes. 

Les pères demandaient à Lupien, déjà plus grand que les autres, de grimper sur une motte pour surveiller la récréation : « Au début, je dénonçais ceux qui faisaient du mal aux petits. Mais j’ai réalisé que je ne jouais plus. Moi aussi, je voulais jouer », dit-il. 

Le grand n’a pas fait un missionnaire, il est devenu un joueur de hockey. Et il a terriblement souffert quand un coach comme Ghislain Delage lui demandait en l’insultant d’aller se battre sur la patinoire. Au point qu’il a abandonné le hockey junior et est retourné à la maison. C’est Roger Bédard qui l’a convaincu de revenir avec le Canadien junior.

Oui, il a fini par accepter de se battre. Jusque dans la Ligue nationale. Mais il a haï ça jusqu’à la dernière minute. Et le jour où il a jugé qu’il avait assez ramassé d’argent, il s’est lancé en affaires.

Quand il est devenu agent de joueurs, il s’est voué corps et âme à la défense des enfants. Pour lui, quand on envoie un jeune de 16 ans se battre en se servant de son statut d’entraîneur, on est un abuseur d’enfants. Et le commissaire Gilles Courteau qui tolère ces faits et gestes est le premier des abuseurs : « Ces hommes se servent du contrôle et de l’influence qu’ils exercent sur des enfants pour les envoyer se battre souvent contre des adultes. C’est un scandale qui ne va prendre fin que le jour où toutes les bagarres seront interdites au hockey », dit-il.

Il lui reste cinq mois à vivre, il n’abandonnera pas avant la fin. Et après, souhaite-t-il, Enrico Ciccone va poursuivre la lutte en politique pour les jeunes...

Le retour de Pierre Lambert

Quand on cherchait noise à un de ses coéquipiers, Gilles Lupien venait à sa défense. Sur cette séquence, il confronte Terry O’Reilly des Bruins de Boston.
Photo d'archives
Quand on cherchait noise à un de ses coéquipiers, Gilles Lupien venait à sa défense. Sur cette séquence, il confronte Terry O’Reilly des Bruins de Boston.

J’étais présent quand Gilles Lupien est arrivé avec le Canadien. Dans l’avion, il s’installait à côté de Pierre Mondou et les deux jeunes jasaient tout le long du vol. Quand un adversaire se vantait de faire du mal à Guy Lafleur, le grand, du haut de ses 6 pieds et 6 pouces, se penchait sur Lafleur pour le rassurer. 

Après sa retraite, j’ai continué à suivre les activités du grand Gilles. Son équipe d’anciens, son Dunkin, son agence.

Un jour, il y a plus de 20 ans, j’étais chez le barbier Menick. J’attendais qu’il ait terminé avec la tête de Gilles Lupien pour faire coiffer mes nouveaux cheveux transplantés. 

Lupien et Menick s’étaient mis à jaser des dernières histoires de hockey. Des nouveaux contrats. Des luttes menées pour protéger les joueurs. Lupien était intarissable. Il parlait avec son cœur.

Quand je m’étais assis à mon tour sur la chaise, je savais ce que serait Pierre Lambert du National dans Lance et Compte : Nouvelle génération. Il serait agent de joueurs. Comme Gilles Lupien. Prêt à faire des sacrifices pour le bien du client. Prêt à se battre pour protéger les enfants.

Une semaine plus tard, on se rencontrait à L’Île-des-Sœurs pendant deux ou trois heures et Pierre Lambert était prêt à entreprendre une nouvelle carrière. Il aurait la conscience de Gilles Lupien et la belle face de Carl Marotte. Un mélange parfait.

Éric Lupien est prêt

Gilles Lupien va partir sans faire l’unanimité. Toute sa vie, il sera demeuré fidèle à son rêve d’enfant. Devenir missionnaire. Les âmes à sauver étaient celles de tous ces jeunes qui subissent l’intimidation dans le hockey.

Il va partir dans quelques mois, mais la relève est prête. Son fils Éric, un de ses trois enfants, a repris l’agence. Il partage les mêmes points de vue que son père. 

S’il s’égarait, de toute façon, Enrico Ciccone le lui dirait. 

Et un dernier mot. Il n’y aura pas de photo prise hier de Gilles Lupien. Vendredi, il est allé à l’hôpital faire drainer les fluides qui gonflent son ventre. Il était plus fatigué, il a perdu plus de 80 livres et n’aime pas que son visage fasse pitié...

Du grand et beau Lupien...