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Se taire ou dire la vérité?

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Photo AFP Samedi, des manifestants se sont rassemblés devant l’ambassade de la Turquie à Washington après la reconnaissance par Joe Biden du génocide arménien.

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Un chef d’État doit-il toujours dire la vérité crue ? Samedi, Joe Biden a officiellement reconnu l’existence du génocide turc contre les Arméniens.

Aucun historien sérieux ne nie que les Turcs aient commis un tel génocide.

Mais est-ce bien à Joe Biden de lancer ce genre d’affirmation ? Parce que Biden est condamné à discuter avec le président turc. Ce genre de dénonciation n’établit pas une atmosphère de discussion très cordiale.

Il est vrai qu’en 2019, le Congrès américain avait voté une déclaration de reconnaissance du génocide arménien. Donald Trump avait par la suite refusé de reconnaître ce génocide, pour préserver, disaient ses porte-parole, les bonnes relations entre la Maison-Blanche et la Turquie.

À coup sûr, Erdogan va profiter de la déclaration de Biden pour mousser sa popularité chancelante au nom de la défense de l’honneur de la Turquie.

À Ankara, la déclaration est interprétée comme un signe que les États-Unis pourraient briser leurs liens avec la Turquie.

Après avoir concédé publiquement que Vladimir Poutine est un meurtrier et avoir expliqué que Xi Jinping n’avait pas une goutte de démocratie en lui, qui sera la prochaine cible de Biden ? Le prince héritier d’Arabie saoudite ?

La triste réalité est que, dans un monde majoritairement dominé par des dictatures, le président des États-Unis ne peut pas dire à tous les dirigeants leurs quatre vérités sans s’exposer à devenir persona non grata dans des rencontres internationales.

Geste politique grave

Insulter en public un autre chef d’État est toujours un geste grave. Un geste politique parfois nécessaire, mais jamais strictement une exposition de la vérité.

Étant donné l’amour de Trump pour les dictateurs et sa culture maladive du mensonge, les commentaires de Biden sont les bienvenus, ne serait-ce que pour démarquer son administration de l’ère Trump et pour redonner aux États-Unis une certaine supériorité morale.

Tant que ces commentaires de la part de Biden demeurent ciblés et rares, ils peuvent être analysés comme des éléments d’une vaste contre-offensive destinée à briser la propagande antidémocratique.

En effet, plusieurs dictatures, à commencer par la Chine, tentent de se faire passer pour une alternative raisonnable à la démocratie. Elles tentent aussi d’interdire au reste du monde de porter un jugement contre les crimes qu’elles commettent sur leur territoire.

Position morale plus que politique

Le problème est que la déclaration de Biden sur Poutine semblait spontanée. Celle sur Xi ne cherchait pas à établir un rapport de forces. Celle sur le génocide turc visait nommément l’Empire ottoman, et non pas la Turquie actuelle.

Biden se place ainsi sur le terrain de la morale plutôt que sur celui de la politique. Or, aucun chef d’État ne peut restreindre ses déclarations au domaine de la morale.

Les déclarations morales de Biden ont fait plaisir à beaucoup de partisans démocrates. Mais elles pourraient rapidement devenir contre-productives à l’international si elles s’accumulaient.