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«Une crise linguistique qui ne dit pas son nom»: entretien avec Frédéric Lacroix

Le chercheur indépendant Frédéric Lacroix
Photo courtoisie Le chercheur indépendant Frédéric Lacroix

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Les travaux de Frédéric Lacroix ont complètement renouvelé notre compréhension de la question linguistique au Québec. Je l’ai interviewé pour avoir son analyse de l’évolution actuelle du débat entourant le cégep français.

Mathieu Bock-Côté: Est-ce que la question linguistique est de retour au Québec?

Frédéric Lacroix: L’année qui vient de s’écouler nous a apporté bien des bouleversements, dont celui, qui est tout à fait inattendu, d’une large prise de conscience du déclin du français au Québec. Contre toute attente, une bonne partie de l’opinion publique est redevenue sensible à la question linguistique. Huit Québécois sur dix (un record!) estiment que «la langue française a besoin d’être protégée au Québec» (sondage Léger, 29 mars 2021). L’inquiétude sur le sort fait au français au Québec et au Canada est en train de monter.


Mathieu Bock-Côté: Peut-on dire que la question du cégep français vient enfin de se trouver une place dans le débat public?

Frédéric Lacroix: Encore plus étonnant, la réalisation qu’il se passe quelque chose de grave et d’urgent dans la dynamique linguistique au collégial a percé dans la conscience collective québécoise, et elle se répercute maintenant dans la classe politique.

Chose inouïe, tous les partis politiques québécois s’entendent maintenant pour dire qu’il faut poser des gestes pour éviter le naufrage des cégeps français de la région de Montréal. La CAQ a lancé l’idée du contingentement des places au cégep anglais (la sévérité du contingentement n’est pas spécifiée). Le PLQ se dit d’accord pour contingenter les places au cégep anglais au niveau de 2019 (chose que je n’aurais jamais pensé voir de ma vie!). QS aussi. Après 20 ans de déchirement sur cette question, le Parti québécois a voté en fin de semaine dernière, à hauteur de 94%, en faveur de l’extension des clauses scolaires de la Charte de la langue française au niveau collégial (la «loi 101 au cégep»).

Cette idée de la loi 101 au cégep s’est d’ailleurs propagée dans la dernière année avec une vigueur surprenante. Parmi ceux qui sont favorables, incluons: Joseph Facal (qui a changé d’idée récemment), Antoine Robitaille, Elsie Lefebvre, Mathieu Bock-Côté (mais vous y étiez favorable depuis longtemps!), Guy Rocher, Étienne-Alexandre Beauregard (très actif chez les jeunes caquistes), Denise Bombardier, Emmanuelle Latraverse, Carl Vallée (conseiller québécois pour Stephen Harper), Christian Dufour, Gilles Duceppe.

L’idée de la loi 101 au cégep coalise maintenant des souverainistes et des fédéralistes, des gens que tout sépare, mais qui en sont venus à la conclusion que le temps de cette mesure était venu, qu’on «était rendus là», comme l’a dit Gilles Duceppe en entrevue à QUB radio. Un sondage Léger (novembre 2020) indique que 47% des répondants sont en faveur de la loi 101 au cégep, alors que 45% sont contre. Il est tout à fait étonnant que l’appui à cette mesure soit légèrement supérieur à l’opposition à celle-ci, alors que la loi 101 au cégep a été démonisée à qui mieux mieux sur toutes les tribunes pendant 20 ans.

Il semble que les professeurs de cégeps français soient aussi en train de se réveiller [1]. La semaine passée, par exemple, plus de 200 professeurs du Cégep de Sainte-Foy à Québec ont signé une lettre pour dénoncer les 100 millions de dollars investis par la CAQ pour agrandir Dawson College et «fragiliser notre langue» [2]. Les professeurs de Rimouski, La Pocatière, Bois-de-Boulogne, Maisonneuve, Brébeuf, ont aussi récemment voté des motions semblables dans leurs instances syndicales.

Rappelons-nous qu’il y a un an encore, la question de la langue au cégep n’était sur l’écran radar de — presque — personne.

Quel revirement spectaculaire, tout de même!

Ce vent qui souffle de plus en plus fort en faveur du cégep français est en train de semer la panique chez ceux — toujours les mêmes — qui défendent l’indéfendable statu quo.  


Mathieu Bock-Côté: La Presse vient toutefois d’entrer en croisade contre le cégep français. Que pensez-vous de l’argumentaire mobilisé par la nouvelle éditorialiste en cheffe, Stéphanie Grammond? Témoigne-t-il d’une bonne compréhension du dossier?

C’est ainsi que la nouvelle éditorialiste de La Presse, Stéphanie Grammond, signe le 24 avril un texte s’opposant à l’idée du cégep français. Ce texte est un pot-pourri des clichés habituels sur le sujet. Il vaut la peine de le décortiquer, car ce texte ne sera sûrement pas le dernier du genre.

Elle se réjouit d’abord de voir que le PQ est «isolé dans son coin» avec l’idée de la loi 101 au cégep. Mentionnons que le PQ a adopté cette idée — après 20 ans de déchirements — lors de son congrès national du 18 avril 2021, soit il y a six jours seulement! Comment dire...

Mme Grammond enfonce ensuite une porte ouverte et nous sort tous les clichés éculés sur le bilinguisme (l’anglais serait l’espéranto du XXIe siècle, le bilinguisme est une richesse à cultiver, plus les jeunes maîtriseront de langues, plus ils seront outillés pour l’avenir, etc. [3]).

Faut-il rappeler que le taux de bilinguisme des jeunes Québécois est l'un des plus élevés au monde et qu’il augmente recensement après recensement? Que ce n’est pas pour apprendre l’anglais que les jeunes souhaitent s’inscrire au cégep anglais — car ils le parlent souvent déjà à la fin du secondaire —, mais c’est parce que ces jeunes veulent de plus en plus s’intégrer symboliquement dans l’univers anglophone et que le cégep en constitue la porte d’entrée? Un récent article du Devoir était éclairant à ce sujet: trois adolescentes de Québec, interrogées pour expliquer pourquoi elles désiraient poursuivre leurs études en anglais au collégial, avouaient candidement qu'elles communiquaient déjà entre elles en anglais, consommaient quasi exclusivement de la culture anglo-américaine, et voulaient faire leurs études universitaires — et le reste de leur vie — en anglais [4].

J’ai récemment analysé les dernières données de recensement portant sur le bilinguisme [5]. Les résultats sont saisissants. Ainsi, de 2006 à 2016, le taux de bilinguisme des 14 à 17 ans a augmenté de 11,2 points. C’est du jamais-vu depuis que ces données sont collectées. Pourquoi cette hausse foudroyante? L’extension de la place de l’anglais à l’école primaire et au secondaire dans les 15 dernières années (anglais en première année, anglais intensif, immersion anglaise au secondaire, etc.), combinée à l’effet de l’univers numérique anglo-dominant (Netflix, YouTube, etc.), fait partie des éléments de réponse. Chez les jeunes, l’anglais est omniprésent. Ils vivent une immersion anglaise permanente.

Mais voici qui est encore plus intéressant: le taux de bilinguisme au Québec est étroitement corrélé au niveau d’études. Chez les universitaires de langue maternelle française, le taux de bilinguisme est de 73% pour le Québec au complet et de presque 90% à Montréal. Surprise: même les études en français conduisent au bilinguisme quasi généralisé! 

Le meilleur moyen d’augmenter la connaissance de l’anglais chez les Franco-Québécois est d’augmenter la durée de leur scolarisation. C’est la durée de la scolarisation en soi qui tend à augmenter le bilinguisme, pour la simple raison que les étudiants continuent d’apprendre et de perfectionner leur anglais tout au long de leurs études (en français!). Ce qui limite le bilinguisme au Québec, ce n’est pas le manque d’accès au cégep anglais, c’est le décrochage scolaire!

Maintenir le «libre marché» bilingue au collégial n’est pas le moyen le plus rationnel ni le plus efficace de favoriser le bilinguisme au Québec. Il est démontré, hors de tout doute, que les cégeps anglais servent actuellement de foyers d’assimilation linguistique pour les francophones et surtout, pour les allophones [6]. Loin de favoriser l’essor du bilinguisme, les cégeps anglais imposent de plus en plus l’anglais comme langue commune à Montréal. Les cégeps anglais favorisent ainsi l’unilinguisme anglais.

Pour réellement «cultiver la richesse du bilinguisme» pour le plus grand nombre possible, la politique à conduire est de valoriser les études. En français.

Le premier argument de Mme Grammond contre la loi 101 au cégep et que celle-ci «viderait d’un coup sec les cégeps anglais» et que les anglophones se retrouveraient «ghettoïsés» dans leurs cégeps, ce qui ne serait pas «fameux pour le vivre-ensemble»! 

Première remarque: je suis heureux de constater que Mme Grammond reconnaît ainsi — obliquement — que les cégeps anglais ont été détournés de leur mission première, soit celle de servir la communauté anglophone, et qu'ils sont maintenant occupés, à 65%, par des non-anglophones.  

Deuxième remarque: si je comprends bien, nous devrions financer l’assimilation des jeunes allophones et francophones à la communauté anglophone pour que les jeunes anglophones se sentent pour ainsi dire «moins seuls». Comme argument, c’est assez surréaliste merci. La «langue commune» au Québec, Mme Grammond, c’est l’anglais? 

Je ne suis au courant de rien qui empêcherait les anglophones d’aller étudier dans les cégeps français. Il est tout de même curieux que les anglophones ne représentent qu’un minuscule 1,3% des effectifs des cégeps français de Montréal, alors qu’inversement, les francophones représentent 20,7% de la clientèle des cégeps anglais de cette même ville [7]. Le «vivre-ensemble» est actuellement à sens unique.

Mme Grammond cite ensuite quelques chiffres pour l’ensemble du Québec sur la proportion de francophones inscrits dans un cégep anglais pour affirmer que «tout va bien». Mais la proportion de francophones inscrits au cégep anglais est en augmentation constante depuis 20 ans. Elle atteignait 6,8% en 2018. Cela équivaut à 8200 étudiants, soit 2500 étudiants de plus qu’en 2000. Il s’agit tout de même d’une augmentation de 44% en moins de 20 ans. 8000 étudiants, c’est loin d’être un chiffre négligeable; c’est l’équivalent des effectifs à la formation régulière de Dawson (le plus gros cégep au Québec), par exemple. Et sur 10 ans, ça fait 80 000 étudiants. Sur 20 ans, 160 000 étudiants. L’équivalent d’une petite ville.

Mme Grammond affirme ensuite qu’il y a six fois plus d’allophones et d’anglophones qui se sont inscrits au cégep français que de francophones au cégep anglais dans la dernière décennie. La hausse du nombre d’anglophones inscrits au cégep français sur cette période est minuscule (344 étudiants, selon ses propres chiffres). Dans mon livre Pourquoi la loi 101 est un échec, j’ai démontré que la hausse des inscriptions des allophones au cégep français était entièrement due à la hausse des allophones francotropes (allophones d’ex-colonies françaises et souvent déjà francisés à l’étranger avant l’installation au Québec) parmi la population d’âge collégial [8]. Ainsi, 85% des allophones francotropes s’inscrivent au cégep français, tandis que 90% des allophones anglotropes s’inscrivent au cégep anglais. Ces proportions sont stables depuis 30 ans. Que signifient-elles? Que c’est la politique d’immigration du Québec, en favorisant la venue d’allophones francotropes, qui conduit à la hausse des inscriptions d’allophones au cégep français. La scolarisation en français au primaire et au secondaire a relativement peu d’impact, car sa durée est insuffisante chez les immigrants qui n’arrivent pas en bas âge (seuls 15% des immigrants arrivent en âge scolaire).

Manque de chance, les changements récents à la grille de sélection des immigrants effectués par la CAQ ont conduit à une diminution de la proportion de francotropes parmi les immigrants qui s’installent au Québec, soit à une chute de huit points dans les cinq dernières années [9]. Ceci signifie que la proportion d’allophones inscrits au cégep français risque de repartir à la baisse dans l’avenir.

Il faut aussi réaliser que la forme de «contingentement» proposée par le PLQ existe déjà. Ce contingentement se fait actuellement «par le béton», c’est-à-dire que les cégeps anglais sont saturés depuis longtemps et ne peuvent admettre plus d’étudiants avec l’espace physique dont ils disposent (d’où les projets d’expansion de Dawson, par exemple). En raison du volume exorbitant de demandes que reçoit Dawson chaque année (environ 11 500), on peut parier que ce contingentement par le béton est aussi responsable en partie de la hausse des inscriptions des allophones dans les cégeps français. Un choix qui se fait par dépit, faute d’avoir les notes requises pour entrer à Dawson, Vanier, John Abbott, etc. [10] On peut parier également que la faible hausse du nombre d’anglophones inscrits au cégep français est due au fait que plusieurs de ceux-ci ont été recalés, car trop faibles, par les cégeps anglais.

À la fin de son texte, Mme Grammond reconnaît toutefois que l’écrémage des meilleurs étudiants par les cégeps anglais, une sorte de collégial à deux vitesses, pose problème.

Je suis d’accord sur ce point. Nous reproduisons au collégial, sur une base linguistique, la ségrégation socio-économique déjà présente au secondaire avec les écoles privées et les écoles publiques. En assurant, toutefois, 100% de financement public à cette forme de ségrégation au collégial. Au moins, pour l’école privée, il y a l’excuse que les parents paient une partie de la note, ce qui n’est pas le cas au collégial.

Ne nous y trompons pas: tout contingentement, qu’il soit léger ou sévère, est une fausse bonne idée qui ne sera pas acceptée socialement [11]. La seule solution équitable, pérenne et transparente à ce problème est connue. C’est la même solution à laquelle le gouvernement du Québec en est arrivé, après maints tâtonnements de 1969 à 1977: les clauses scolaires de la loi 101. 


Mathieu Bock-Côté: Croyez-vous que le Québec imposera finalement la loi 101 au cégep?

Frédéric Lacroix: Je crois que la loi 101 sera éventuellement étendue au niveau collégial et que cela n’est plus qu’une question de temps. 

Car nous sommes plongés à nouveau, comme dans les années 60, dans une crise linguistique. Le récent jugement sur la loi 21, qui vient amalgamer religion et langue, vient approfondir et accélérer cette crise latente. Les prochaines années risquent d’être mouvementées.

La question qui se pose vraiment, je crois, est celle-ci: François Legault fera-t-il un Jean-Jacques Bertrand de lui-même en proposant une mesure impopulaire et inefficace (le contingentement) pour régler la question du collégial, ou aura-t-il le courage d’aller tout de suite à la solution qui va s’imposer éventuellement, avec ou sans lui, de toute façon?     


  • [1] «Déclin du français: le cégep, le nerf de la guerre», Regroupement pour le cégep français, Journal de Montréal, 1er avril 2021  
  • [2] «100 millions pour fragiliser sa langue», Le Soleil, 20 avril 2021  
  • [3] Il ne manque à ce florilège qu'«un bilingue en vaut deux», cliché qui avait cours dans les années 50 
  • [4] «Le fort attrait du cégep in English», Le Devoir, 30 mars 2021  
  • [5] Voir: Frédéric Lacroix, «Le français au Québec: une langue infantile» 
  • [6] Voir: «Enquête sur les comportements linguistiques des étudiants du collégial», IRFA, 2010  
  • [7] Voir p.86, Pourquoi la loi 101 est un échec, Boréal, 2020 
  • [8] Op. cit. p.88, figure 10  
  • [9] Anne-Michèle Meggs, «Immigration et plan d’action sur la langue», L'Aut'Journal, 17 mars 2021  
  • [10] Voir par exemple ici.  
  • [11] J’en ai discuté ici.