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La politique, pour les pauvres ou pour tous?

La politique, pour les pauvres ou pour tous?
PHOTO D'ARCHIVES, AGENCE QMI

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Une vieille citation d’Éric Duhaime affirmant que seuls les riches devraient avoir le droit de vote est revenu le hanter lors de son passage de dimanche soir dernier à Tout le monde en parle. Cette idée a rendu tout le Québec mal à l’aise, et à juste titre. Aucune société démocratique ne peut être exposée à cet élitisme crasse sans s’en révolter. Pourtant l’idée hiérarchique inverse, à savoir que le droit de vote devrait être réservé aux pauvres, ferait surement de nombreux adeptes. Beaucoup semblent considérer que la politique existe pour les défavorisés. C’est, à mon sens, un autre danger pour l’idéal démocratique.

Diminuer la défaveur des suivants

Quand je parle de «défavorisés», je ne parle pas seulement des personnes financièrement défavorisées – de celles qu’on décrit, en termes techniques, comme étant de statut socioéconomique faible. Je parle de tous les sans-pouvoirs (à part le pouvoir politique de leur vote) qu’on essaie d’empowerer. Des femmes qui, dans trop de situations encore, sont limitées par le plafond de verre. Des LGBTQ+ marginalisés à cause de leur orientation sexuelle. Des immigrants dont l’intégration reste un défi.

J’écoutais récemment un épisode du podcast de deux de mes amis (AGØRA underground, pour ne pas le nommer; il s’y brasse des idées en veux-tu? en v’là!). Dans une discussion où les animateurs, l’invité et le fil de commentaires se relançaient, on s’est demandé pourquoi il y avait tant de LGBTQ+ impliqués en politique. Ma théorie : ils y sont surreprésentés comme dans toutes les professions libérales, artistiques et intellectuelles. La théorie de quelqu’un d’autre : ils s’engagent plus parce qu’ils ont vécu l’exclusion et tiennent donc à militer pour que les futurs citoyens en vivent moins.

Le jeu de la vie en société

Et si cette idée-là représentait une certaine conception de la politique? Si elle prouvait que de plus en plus de gens tendent à la voir comme une lutte contre l’injustice plutôt qu’une définition de la justice – première étape nécessaire pour la défendre? Ce devrait être le but fondamental d’une démocratie : s’entendre sur les règles du vivre-ensemble. Poser ce que j’appelle, en grand amateur de jeux de société, les «règles du jeu de la vie en société». Évidemment faire appliquer les règles est nécessaire, mais si elles sont assez claires, c’est du travail policier. Le travail politique, c’est de débattre des règles.

La différence entre Monopoly et la société québécoise, c’est que les règles du premier sont fixées au départ d’une partie, alors que celles de la deuxième évoluent constamment. Prenez l’exemple d’un jeu que vous inventeriez. Si vous constatez que les règles de départ avantagent certains joueurs (disons les hommes), vous les reverrez pour que les femmes ne soient pas désavantagées : elles peuvent travailler et voter! Les règles de départ nuisent aux LGBTQ+ en les empêchant de se marier? Mariage pour tous!

Consensus de huit millions

Dans ce cas-là, débattre des règles ne revient-il pas à renverser la défaveur des défavorisés? La distinction, c’est que si des gens perdent à un jeu, la plupart du temps, ça ne veut pas dire que le jeu est mal fait. Les règles peuvent être bonnes et qu’il y ait des perdants (tout relatifs; on espère qu’ils auront apprécié la partie...). Il faut, en jouant à un jeu, partir avec l’idée qu’il peut permettre à tout le monde de s’amuser. Il faut, en jouant au jeu de la vie en société, partir avec l’idée qu’on peut s’entendre sur des règles qui permettront aux citoyens de travailler à augmenter leur bonheur. Même si on le fait tous différemment, parce qu’on a tenu à se permettre l’originalité.

Et les perdants d’aujourd’hui peuvent être les gagnants de demain. Et oui, bien sûr, les bonnes règles d’aujourd’hui peuvent être les mauvaises règles de demain. L’important est de faire de la politique pour tous : pour proposer des règles que tous pourront trouver bonnes et sur lesquelles tous pourront s’entendre. Je crois honnêtement qu’on peut s’entendre à huit milliards d’humains. Mais je vous propose un coup d’essai : commençons par nous entendre à huit millions. «On verra» après.