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Aménager, c’est protéger les forêts

Aménager, c’est protéger les forêts
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L’an dernier, les feux de forêt en Californie ont tué des centaines de séquoias géants. Des arbres plusieurs fois centenaires, voire millénaires. Cette essence d’arbre est adaptée aux feux de forêt, mais pas à l’intensité de ceux de l’an dernier.  

Les causes de cette tragédie sont bien identifiées. Il y a le réchauffement du climat qui allonge la saison des feux. Il y a aussi la lutte contre les feux de forêt qui, depuis un siècle, favorise l’accroissement du matériel inflammable. Cela accroît l’intensité des incendies. Cet excédent de combustible aurait pu être réduit par l’aménagement forestier, mais les forêts abritant les séquoias sont « protégées » de la récolte. 

Historiquement, ces forêts étaient pourtant aménagées par les nations autochtones. Ces dernières utilisaient le feu pour éclaircir les forêts et les rendre moins susceptibles à de grands incendies. Cela était très bénéfique pour les séquoias. Toutefois, elles furent exclues de ces forêts pour en faire de réelles aires « protégées ». Un exemple, qui n’est pas unique, où le fait de rejeter tout aménagement forestier peut être contre-productif. 

Au Québec...

Au Québec, il y a aujourd’hui une épidémie de la tordeuse des bourgeons de l ’épinette qui couvre près de 15 millions d’hectares (note : malgré son nom, c’est surtout le sapin qui est attaqué). Cette superficie est amenée à s’accroître dans les prochaines années. 

Les épidémies de la tordeuse font partie d’un cycle naturel qui se produit approximativement tous les 30 ans. Ce qui pourrait cependant changer d’ici la fin du siècle est que, grâce au réchauffement climatique, la tordeuse soit mieux synchronisée avec notre plus vaste écosystème forestier, soit celui de l’épinette noire. Ce dernier pourrait alors subir de profondes transformations. Et à cela, il faut ajouter que les modèles laissent présager un accroissement des feux de forêt au Québec d’ici la fin du siècle. 

La tordeuse est un insecte indigène au Québec. Toutefois, bien des espèces exotiques sont à nos frontières avec la capacité de façonner le paysage forestier québécois du futur. L’agrile du frêne fait ici figure d’avant-première. 

Dans ce contexte, se battre pour mettre des écriteaux « aire protégée » en forêt apparaît plutôt de courte vue. Interdire tout aménagement forestier sous prétexte de « sortir l’industrie » de ces forêts n’assure en rien leur pérennité. L’aménagement des forêts est probablement le meilleur outil que nous ayons pour leur donner une chance de résister aux perturbations qu’elles vont subir d’ici la fin du siècle. 

Réformer pour mieux aménager

« Oui, mais l’industrie... » 

L’industrie a (à tort) mauvaise presse, mais sans industrie forestière il n’y a pas d’aménagement des forêts (il faut vendre du bois pour financer cette activité). 

Et l’aménagiste des forêts publiques, c’est le gouvernement. 

Le problème de fond ici est que les apparences de conflit d’intérêts entre le gouvernement et la mal-aimée industrie sont trop faciles à suggérer. Et en politique, les apparences deviennent vite la réalité. Dans les circonstances, il est difficile de vendre l’idée que le gouvernement a à cœur d’aménager les forêts pour le bien commun (ce qui est le cas malgré les apparences). Cela ne favorise donc pas l’acceptation de l’aménagement forestier. 

Aussi, un ministère est une organisation tout à fait inadaptée pour aménager un écosystème aussi complexe que des forêts. Et je fais bien référence à l’organisation, pas aux fonctionnaires qui font de leur mieux dans ce « système ». Un ministère, ça fonctionne avec des politiques et des règlements. L’uniformisation est une vertu. 

L’écosystème forestier, c’est le chaos. Un chaos destiné à s’accroître avec seulement les transformations dues au climat et aux espèces exotiques qu’il est possible d’anticiper. 

En bref, pour le bien de nos forêts, le ministère aujourd’hui responsable de leur aménagement doit céder sa place. 

La seule façon de bien aménager une forêt et de naviguer à travers tous les défis à venir, c’est d’en vivre. D’être personnellement connecté avec la forêt au jour le jour. 

Sociétés d’aménagement locales

C’est pourquoi l’implantation de Sociétés d’aménagement locales, une idée qui revient régulièrement, devrait être le plus rapidement possible remise à l’ordre du jour. Pour les chapeauter, car il s’agit de forêts publiques, le ministère devrait être converti en une Agence sans vocation économique. Et pour la « petite touche », il m’apparaît que le responsable politique de cette Agence devrait être le ministre responsable des Affaires autochtones. La forêt fut historiquement un lieu de contact et d’échanges entre « blancs » et autochtones... Pourquoi ne pas réessayer? 

En résumé, pour le bien de nos forêts, il y a urgence de revaloriser l’aménagement forestier. Mais pour cela, une profonde réforme est essentielle. 

Aménager, c’est protéger les forêts
Photo courtoisie

Eric Alvarez Ph.D.

Chercheur indépendant et blogueur en aménagement forestier

Québec

Auteur de « Forêts québécoises: de la nécessité de s’affranchir de L’Erreur boréale (et comment) » (2020)

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