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La désidérata: oser tout renverser

La désidérata
Photo courtoisie La désidérata
Marie Hélène Poitras
Alto
184 pages
2021

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Ce qui fait de grands écrivains, c’est la capacité d’envoûtement. La désidérata prouve que Marie Hélène Poitras est du nombre.

Après Soudain le Minotaure puis Griffintown, romans récompensés et marquants, mais qui remontent à loin, on avait hâte de voir dans quel univers Marie Hélène Poitras allait nous transporter.

Ce sera un conte, qui nous happe dès les toutes premières phrases : la cheminée est antique, les mousses ancestrales et « que vienne le printemps et brairont les ânons ». Suivront les premières strophes d’À la claire fontaine. On est déjà accrochés.

La désidérata met en scène l’histoire d’une famille de patriarches, les Berthoumieux, hommes à femmes qui, d’une génération à l’autre, les ont sacrifiées : les épouses légitimes comme les concubines et les nourrices, trop désirées pour avoir été aimées ou même considérées.

Un conte « cruel »

Une étrangère vient toutefois de s’installer au domaine. Elle s’appelle Alinéor. Elle est jeune, elle est belle et elle veut tout bouleverser : retrouver le passé de celles qui sont mortes mystérieusement et donner la parole aux vivantes. Elle fera tout pour y arriver.

Ce conte sera donc cruel, à l’image des comptines enfantines quand on les chante jusqu’au bout. Mais avec quelle volupté Marie Hélène Poitras nous le fait traverser !

On fait souvent ripaille dans La désidérata : la seule description d’une miche de pain met en appétit et tout ce qui tient du boire et du manger prend des airs de fête ou de somptueux tableaux. C’est d’une irrésistible gourmandise.

La nature, elle, regorge de beauté — « les raisins ont la taille d’une perle », la boue a un « parfum affolant de soleil liquide ». Les personnages sont à l’avenant, débordant de sensualité.

La vie éclate à chaque page. Même quand le trop-plein des sens sème la mort, on reste sous le charme de cette écriture soignée.

C’est d’autant plus ensorceleur qu’on est dans un temps et un lieu indéfinis. Poitras l’écrit d’entrée de jeu : le village de Noirax et son indispensable forêt tiennent du théâtre, avec décors de carton et marionnettes à animer.

Inverser le code

Ça évoque le passé, mais les déplacements se font en montgolfière et le fils de la famille, Jeanty, porte des stilettos une fois assumée sa personnalité féminine. Les chansons renvoient à la vieille France, mais Jean-Pierre Ferland et Marjo sont aussi cités.

Le rapport à la réalité est donc ailleurs : dans le fait que les histoires sont toujours contées du point de vue masculin. « Qui décide à la fin si la belle que voilà aura le droit d’aller danser ? »

Pour sortir du malheur, il faut inverser le code et ce sera la femme effacée de la maisonnée, la bougresse, qui s’en chargera. Elle va prendre la plume et tout réécrire : « La fête est terminée. Le père n’ira plus chasser, ni chanter, ni pavoiser. »

Il n’en mourra pas, va même s’adapter. On passera du gibier au lait de soja. Et ça restera délicieux à lire.