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Le test de patience de l’UPAC

Frederick Gaudreau UPAC
Photo d'archives Le patron de l’UPAC Frédérick Gaudreau, photographié ici à la fin 2019.

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« M. Rizzuto, le parrain de la mafia, vous donne de l’argent que vous mettez dans vos bas, vous ne vous souvenez pas pourquoi ?»

« Ça fait huit ans, madame la présidente. »

Voici comment Nicolo Milioto, alias « M. Trottoir », justifiait ses trous de mémoire alors qu’il était interrogé en 2013 à la commission Charbonneau.

Milioto était sommé d’expliquer pourquoi il apparaissait dans des vidéos tournées avec des caméras cachées au café Consenza, au moment où ce lieu était le repaire de la mafia montréalaise. Des témoins l’avaient décrit comme l’intermédiaire qui remettait à la mafia la ristourne des entrepreneurs qui se partageaient les contrats publics à Montréal.

L’entrepreneur, qui est décédé de la maladie fin avril à l’âge de 71 ans, avait tout nié sous serment, à grand renfort de « je ne sais pas » et « je ne me souviens pas ».

Long et difficile

Les années qui passent, les souvenirs qui s’effacent... J’ai repensé à ces scènes de la commission Charbonneau en écoutant ce jeudi le patron de l’Unité permanente anticorruption (UPAC), qui répondait aux questions des parlementaires à l’Assemblée nationale.

Celles et ceux qui espéraient avoir des nouvelles fraîches d’enquêtes de l’UPAC ouvertes depuis longtemps n’ont rien eu à se mettre sous la dent.

Frédérick Gaudreau a dit ce qu’il répète depuis deux ans. En substance : soyez patients, les enquêtes sont longues, et de toute façon notre devoir de confidentialité fait qu’on ne pourra rien vous dire.

Le commissaire Gaudreau a soutenu que les crimes de corruption sont plus raffinés que par le passé. « C’est plus caché, c’est plus discret, donc plus difficile pour nous de faire cheminer nos dossiers », a-t-il fait valoir.

Il a aussi évoqué les procédures intentées de plus en plus souvent par des avocats de la défense, qui font que l’UPAC peut se voir refuser pendant des années l’accès à des documents qu’elle a elle-même saisis.

Le cas le plus connu : les procureurs de l’ex-argentier libéral Marc Bibeau ont réussi à bloquer l’enquête Mâchurer pendant trois ans en invoquant que la confidentialité des communications avocat-client avait été bafouée par l’UPAC.

Cette fameuse enquête, si vous ne l’avez pas oubliée (elle a tout de même été ouverte il y a plus de sept ans !), est toujours active et porte sur des allégations de financement illégal au Parti libéral du Québec.

Ça débouche ou pas ?

On devine pourquoi la députée Christine St-Pierre avait bien hâte, jeudi, de savoir quand cette enquête qui vise son parti connaîtrait une conclusion.

« À quel moment, moralement, vous dites, il faut admettre que cette enquête-là ne débouche pas ? [...] Il y a des réputations qui sont entachées gravement », a-t-elle demandé à M. Gaudreau.

Alexandre Leduc, de Québec solidaire, voulait aussi savoir à quoi s’en tenir. « Ma fille, par exemple, elle a trois ans. Et je me demande, est-ce qu’on va avoir des nouvelles [...] avant qu’elle rentre au secondaire ? » a-t-il lancé au commissaire.

« Je le souhaite ardemment », a répondu M. Gaudreau avec un sourire teinté de malaise.

« Avant le primaire ? »

Cette fois, le commissaire a esquivé la question. « On met toutes les ressources nécessaires pour y arriver. »

Souhaitons qu’il y parvienne avant que les témoins aient des trous de mémoire. 

Jean-Louis Fortin
Directeur du Bureau d’enquête