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Gala Artis: une tape dans le dos pour les artisans de l’information

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Au front pour nous informer des développements de la pandémie depuis maintenant près de 15 mois, oeuvrant dans des conditions parfois difficiles et voyant souvent leur travail remis en question sans réels fondements, les artisans de l’information et des affaires publiques nommés au Gala Artis de ce soir méritent plus que jamais leur tape dans le dos. Cinq d’entre eux s’ouvrent sur l’année tumultueuse qu’ils ont vécue au travail. 

Le Gala Artis est présenté dimanche, 9 mai, à 19 h 30, à TVA.

Pierre Bruneau : combler un besoin

Animateur/Animatrice de bulletins de nouvelles («TVA Nouvelles»)

Photo d'archives, Agence QMI

Si Pierre Bruneau était marié avec le public québécois, l’alliance célébrerait aujourd’hui ses noces de topaze. C’est-à-dire que le bien-aimé chef d’antenne de TVA en est à sa 44e nomination au Gala Artis. Lui-même ne les compte plus, mais il se dit toujours aussi flatté par l’attention, estimant qu’«une nomination, c’est aussi important que de gagner le prix.»

«C’est vrai qu’on a eu une année assez exceptionnelle, confie-t-il. Je pense que le public nous a été plus fidèle que jamais. Pour nous, ç’a été un moment assez révélateur. Je suis particulièrement fier du travail que toute notre équipe a fait pendant cette période de pandémie. Je constate que la constance est demeurée la même: le public est resté, parce qu’il a besoin de cette information. On comble un besoin. Pour moi, c’est la chose la plus importante dans mon métier. On est là pour informer, rassurer; moi, c’est ma "job", d’être cette espèce de filtre entre les événements et le téléspectateur.»

«Si j’ai réussi à durer depuis 45 ans dans ce métier, il doit y avoir une raison, poursuit Pierre Bruneau. J’en suis à je ne sais combien de générations de familles qui m’écoutent.

Aux premiers temps de ma carrière, les gens venaient prendre des photos avec moi. Puis, tranquillement, je me suis mis à entendre: "Ma mère va être contente". Et maintenant, c’est : "Ma grand-mère va être contente!" (rires) J’ai traversé les générations, et c’est un privilège. Un vrai privilège.»

S’il estime qu’il en a «plus derrière que devant», Pierre Bruneau ne songe pas à la retraite pour autant. Et que souhaite l’homme à l’industrie de l’information, en constante mouvance et qui traverse actuellement des temps houleux?

«Je souhaite de toujours avoir du plaisir dans ce que je fais, et de conserver cette stabilité, cette crédibilité, cette rigueur. Il n’y a pas 100 000 façons de faire de l’information. Je ne critique pas Noovo qui vient d’arriver; au contraire, je trouve que la compétition nous emmène toujours plus loin. Mais quand on dit qu’on va tout réinventer et refaire, que les médias traditionnels nous ont déçus, et que d’autres vont faire différemment... En bout de ligne, ce n’est pas vrai! Ça ne se passe pas ainsi. Des faits existent, des sujets préoccupent, et il faut qu’on soit sur la nouvelle, tous les jours. On ne peut pas tout révolutionner en 12 heures. Les gens nous apprivoisent, et on les apprivoise en retour, et le lien de confiance et la fidélité s’établissent.»

Céline Galipeau : «Il faut continuer»

Animateur/Animatrice de bulletins de nouvelles («Le Téléjournal»)

PHOTO COURTOISIE/Radio-Canada

Chaque printemps, une nomination au Gala Artis arrive comme un cadeau pour Céline Galipeau, qui ne tient rien pour acquis après bientôt une quinzaine de mentions à l’événement. Particulièrement cette année, alors que le boulot n’a pas été facile, reconnaît-elle.

«Comme journalistes, il y a quelque chose de très motivant, parce qu’on a l’impression d’être plus utiles que jamais, mais on est aussi humains, et comme tout le monde, on est affectés par ce qui se passe. Parfois, on se réveille et on trouve ça lourd.»

«Il y a eu des hauts et des bas, continue la dame. Ç’a été extrêmement dur au début, il a fallu se réadapter et changer toutes nos façons de faire. Ensuite, pendant l’été, on se disait que ça allait mieux, puis la deuxième vague est arrivée. Après, la lassitude fait que ça devient encore plus difficile. Donc, cette nomination, c’est comme si le public nous disait de continuer parce qu’il apprécie ce qu’on fait, et ça fait encore plus plaisir.»

Oui, le mandat d’informer comporte son lot d’aléas. Mais Céline Galipeau n’en est pas à un «faites vos recherches» près, et la COVID est loin d’avoir éteint sa flamme pour sa profession.

«C’est une période vraiment intéressante et particulière, ce qu’on vit. Il faut continuer. Je l’ai fait à l’étranger, quand je couvrais de grosses crises, et jamais je ne me sentais interpellée autant personnellement. Par exemple, l’an passé, ma mère était hospitalisée au tout début de la pandémie. J’avais l’impression de vivre dans ma vie personnelle ce dont je parlais dans ma vie professionnelle, ce qui ne m’était jamais arrivé avant. Et je pense que beaucoup de gens se retrouvent dans ce genre de situation. Cette crise nous a tous touchés de façon très personnelle.»

«Parfois, je me demande même ce qu’on va faire quand il n’y aura plus de pandémie (rires) On se demande de quoi on va parler. Ç’a tellement dominé notre couverture depuis 14 mois... On a hâte de parler d’autre chose, mais comme journalistes, c’est intéressant de parler de sujets qui touchent tout le monde», termine Céline Galipeau.

Mario Dumont: une information cruciale

Animateur/Animatrice d’émissions d’affaires publiques («Mario Dumont»)

PHOTO COURTOISIE

Parmi tous les rôles que Mario Dumont et ses collègues ont dû endosser cette année, celui qui vient spontanément à l’esprit de ce dernier est celui de «garder le débat public civilisé».

«Ç’a beaucoup, pour le dire poliment, attisé les passions. Une partie de la population a décroché de tout et n’est pas encore sûre qu’il y a une pandémie. Rarement a-t-on eu autant d’information cruciale à donner aux gens: fermeture des écoles, fermeture des commerces... La pandémie a affecté le quotidien d’une façon énorme et directe.»

L’homme est très lucide devant les phénomènes qui secouent présentement son milieu, de la désinformation aux réactions hostiles devant les journalistes. Il établit un lien direct entre la prolifération de fausses nouvelles et l’ère Trump qui s’achève, mais perçoit aussi dans ces vagues de protestations des réactions humaines naturelles.

«Les médias doivent se regarder dans le miroir. Il y a le défi de rester connecté sur ce que vit la population. Mais ç’a toujours été le cas dans l’histoire de l’humanité: dans les périodes très difficiles à vivre, certains nient la réalité. Quand quelqu’un se met à faire circuler de fausses nouvelles, c’est tentant de croire à cette vision alternative magique qui nous est proposée. On aimerait tous mieux qu’il n’y en ait pas, de pandémie! C’est une tentation naturelle, et les réseaux sociaux exacerbent ça. Mais, même à l’époque de la grippe espagnole, ce même genre d’affaires circulait, avec du "placotage" sur les perrons d’églises! Dans toutes les grandes crises, il y a eu des théories du complot», explique Mario

Dumont, qui a, en revanche, senti un respect renouvelé à son égard de la part d’une importante tranche de l’auditoire.

«Pendant la campagne de vaccination, les gens ont senti que les sources d’information étaient importantes. On a fait de la vulgarisation médicale, pharmaceutique. On a expliqué beaucoup de choses, les programmes créés, la PCU. Les gens voulaient comprendre», enchaîne l’animateur, qui souhaite «de la sérénité» aux médias dans l’avenir.

«Depuis quelques années, on dirait que des gens confondent le débat public avec la haine, souligne-t-il. Moi, ce qui me fait gagner ma vie, ce sont les débats publics, mais il faut accepter que ceux qui ne pensent pas comme nous ne sont pas tous des fous et n’ont pas à disparaître.»

Denis Lévesque: tanné du virtuel

Animateur/Animatrice d’émissions d’affaires publiques («Denis Lévesque»)

Photo d'archives, Agence QMI

En cet épisode trouble qu’ont traversé le Québec et le monde avec la crise sanitaire, Denis Lévesque a souvent senti le moral des troupes s’affaisser et a tenu, à son émission, à privilégier la présence d’intervenants porteurs d’espoir, comme le docteur Richard Béliveau. Surtout, il voulait tendre le micro à des personnalités crédibles, aux connaissances éprouvées.

«Tout le monde est devenu microbiologiste, tout le monde a l’impression qu’il connaît tout sur les vaccins, ironise le communicateur. Mais les gens qui pitonnent sur Internet, personne n’a un doctorat, là-dedans...»

Denis Lévesque ne cache pas avoir dû s’ajuster en début de pandémie. Lui qui croit avoir «le spectre le plus large de la télévision», qui traite autant de sport que de politique ou de culture sur son plateau, a dû resserrer son angle d’approche autour de la COVID, en donnant la parole à ceux et celles qui la vivaient, de près ou de loin.

Bien sûr, comme d’autres, il a multiplié les entrevues virtuelles... un mode d’échange qu’il avoue avoir bien hâte de mettre de côté.

«J’ai hâte que ça soit fini et de retrouver mes repères, mes paramètres à moi, qui me permettent de parler de tout. Dans la technique des choses, faire des entrevues à l’ordinateur, via Internet, je suis bien tanné de ça! Les gens sont devant leur écran chez eux, ça gèle, ça "griche", on entend mal... Moi, je fais des entrevues très humaines. Je veux donner la priorité aux citoyens. Interviewer quelqu’un qui a perdu sa sœur de la COVID, qui est encore en sanglots, et qui est interrompu par une connexion web qui marche mal, c’est très frustrant. Pour moi, c’est difficile d’établir un lien. J’ai hâte d’avoir des gens près de moi, en studio, à qui je pourrai parler à un mètre de distance. Mon décor est plus propice à la confidence!»

Charles Tisseyre: une année d’intensité

Animateur/Animatrice d’émissions d’affaires publiques («Découverte»)

PHOTO COURTOISIE/Radio-Canada

Toujours très touché d’être cité aux Artis, et après avoir ramené le trophée chez lui à quatre reprises, Charles Tisseyre mentionne que 2020 fut la première fois dans sa carrière où il a suivi «un seul dossier, toujours le même, aussi intensément, pendant plus d’un an».

«Quand je dis intensément, c’était vraiment ça, siffle l’homme de 71 ans. C’était du sept jours par semaine, au moins 10 ou 12 heures par jour, au moins jusqu’à la fin de la première vague, l’été dernier. Et ç’a recommencé à l’automne, avec la deuxième vague. Je n’avais jamais vécu cette intensité dans ma carrière. "Découverte" a fait 14 émissions spéciales sur la COVID, et huit reportages, souvent en deux parties, dans des émissions qui traitaient d’autres sujets que la COVID. C’est quasiment la totalité de notre production de l’année qui a été en partie ou totalement consacrée à la COVID. Et ç’a été la même chose à TVA, ailleurs à Radio-Canada; on n’avait pas le choix, c’était notre devoir de journalistes.»

Lui qui se dédie depuis une trentaine d’années à simplifier et expliquer la science à «Découverte», que répond-t-il aux récalcitrants qui refusent de faire confiance à la science?

«Il faut toujours être respectueux envers les gens qui ont des points de vue différents, il faut garder l’esprit ouvert pour voir ce qu’ils ont à dire. En même temps, le rôle des journalistes scientifiques – et des journalistes en général –, c’est de toujours viser la rigueur. Ce qui a pu contribuer à une position parfois contestataire de la part de certaines personnes, c’est que la science a évolué, et on ne donnait pas les mêmes conseils au début de la crise que maintenant, mais ces conseils ont toujours été de bonne foi. On suivait ce qu’on savait scientifiquement de ce dossier-là, et la science a progressé. La science, telle qu’énoncée aujourd’hui, est solide. En s’écartant de ça, on s’aventure dans une zone floue, qui relève plus de la fiction que de la réalité. Le public est intelligent et curieux; les gens qui résistent aux conclusions scientifiques le sont aussi, et moi, je les invite à continuer de s’informer et de réfléchir, auprès de sources éditorialement solides, comme le "Journal de Montréal", "La Presse", "Le Devoir", Radio-Canada, TVA, les différentes stations de radio, où il y a un contrôle éditorial qui prévaut. Il y a un travail d’introspection à faire chez les gens qui n’acceptent pas les conclusions actuelles de la science.»

Et comme le dit si bien Monsieur Tisseyre: «Imaginez où nous en serions aujourd’hui, si on n’avait pas les vaccins.»