/opinion/faitesladifference
Navigation

La geôle des innocents: un roman surprenant

Coup d'oeil sur cet article

Le premier roman d’Ensaf Haidar, La geôle des innocents, est pour le moins surprenant. 

Il est étonnant, d’abord, parce que la fiction se déroule dans un univers clos, une prison, et qu’il s’agit d’histoires croisées d’amours interdites, d’amour hors mariage, ou de liaisons illégitimes, puis d’amours illicites, dans un monde arabe en pleine mutation.

L’histoire se déroule dans l’ambiance qui régnait encore en Arabie saoudite, il n’y a pas si longtemps, nous dit-on, avant que le prince Mohammed ben Salmane, communément appelé MBS, n’entreprenne d’enclencher le processus menant à la modernité du pays et retire progressivement le pouvoir à la police religieuse.  

Cette dernière, la police religieuse, dirigeait la vie privée des citoyens avec la complicité des familles ou des délateurs qui en faisaient partie, père, fils ou mari. Elle avait préséance sur le système judiciaire. Pire, elle était le système juridique lui-même. 

Jusqu’ici, tout va bien, puisque nous avions compris en lisant le premier livre d'Ensaf Haidar — sa biographie, Mon combat pour sauver Raïf Badawi — que le système saoudien ne faisait de cadeaux ni aux libres penseurs ni aux femmes, et qu’il n’était pas un lieu sûr pour celles qui rêvaient de légèreté, qu’elle soit vestimentaire ou faite de liberté.  

En Arabie saoudite, un couple ne peut se former sans l’aval du père, du frère, ou du fils, dans le cas des veuves. Il s’agit de se conformer aux préceptes religieux pour ne pas encourir la peine de mort, l’incarcération arbitraire et la condamnation sans procès. 

Et c’est précisément la lente descente aux enfers carcéraux qu'est le terrible centre pénitentiaire de Briman, à Djeddah, que nous décrit l’auteure, laquelle nous entraîne dans un univers où les condamnations détruisent les rêves les plus banals des hommes amoureux: celui de travailler et de fonder une famille.

Violence, drogue et sexe

Nous l’avons compris, la police religieuse ne l’entend pas ainsi. Rapidement, nous assistons à une contrainte et à une emprise de plus en plus forte, qui fait en sorte que les personnages principaux — Rachwan, Râm, les deux hommes et Sihan, la femme convoitée — se retrouvent dans un univers glauque. L’étau s’y resserre autour d’eux, où violence, drogue et sexe régissent le quotidien des prisonniers.  

Rachman, le naïf, entre dans ce pénitencier où les fantasmes enfouis finiront par émerger. Nous assistons, abasourdis, à des revirements de situation, au cours desquels la violence mêlée à la douceur vient parfois calmer la douleur de l’incompréhension d’un monde dans lequel même les corps ne s’appartiennent pas. Pire, ils appartiennent au bon vouloir de l’État.

Lorsqu'on questionne Ensaf Haidar pour saisir comment lui est venue l’idée d’un tel livre, c'est-à-dire celle d’abord de se mettre dans la peau d’un homme puis dans celle de plusieurs autres dans une prison rigide, elle répond: «En écoutant des séries télévisées libanaises et égyptiennes, et des chansons qui traitent de ces sujets. Dans les pays arabes, le sexe est si tabou qu’il devient obsessif.»

Ensaf Haidar décrit précisément cette ambiance où «les hommes et les femmes adultes ne sont préparés ni à l’amour ni au sexe. Moins encore que dans les pays occidentaux.

«Ici, nous ne vivons pas dans une société dirigée par une police religieuse.» 

En occident, c’est autre chose, le pouvoir s’exerce dans les souterrains. Moins ouvertement.

Ah! J’oubliais... Vous ai-je dit qu'Ensaf Haidar est la femme et la mère des enfants de Raif Badawi, emprisonné depuis maintenant neuf ans pour avoir tenu un blogue et avoir défendu la liberté de conscience, de presse et d’expression? Elle a fait le tour des pays où les droits de la personne sont respectés pour les inciter à demander la libération de son mari. 

Vivant à Sherbrooke, au Québec, depuis 2013, avec ses trois enfants, Ensaf Haidar est autonome, indépendante, conduit une voiture et se présente même en politique, puisqu’elle vise l’investiture du Bloc québécois dans Sherbrooke. Ses dossiers de prédilection sont la laïcité, la liberté d’expression et l’égalité entre les hommes et les femmes.

La voilà désormais écrivaine. 

La geôle des innocents paraîtra le 12 mai, au Québec et en France

Évelyne Abitbol

Ex-conseillère spéciale à la diversité culturelle à l’Assemblée nationale

Cofondatrice de la Fondation Raif Badawi pour la liberté (FRBL)

Votre opinion
nous intéresse.

Vous avez une opinion à partager ? Un texte entre 300 et 600 mots que vous aimeriez nous soumettre ?