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Le retour pandémique de l’altruisme

Le retour pandémique de l’altruisme
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L’éthique catholique sous laquelle le Québec a longtemps vécu était celle du s’empêcher-de-vivre. Depuis quelques décennies, on s’en déprenait lentement mais surement. Pré-COVID, on était arrivé à un égoïsme que certains ont joliment appelé du vivre-et-laisser-vivre. En pandémie, on est passé à un altruisme du faire-vivre. Pour faire vivre, il faut parfois (assez souvent) s’empêcher de vivre : tout bon parent le sait. Mais tout bon parent apprend aussi à éviter de se perdre dans la parentalité. C’est parce que j’ai peur que le Québec se perde éthiquement dans la pandémie que je dois sonner l’alarme.

L’altruisme: parfaitement limitatif

Pourquoi vivre et laisser vivre? Pourquoi l’égoïsme? Parce que chacun a ses préférences et qu’il est le seul à y avoir accès directement. Ce qui ne veut pas dire qu’il les connait toujours bien, ni que d’autres ne peuvent pas l’aider à les connaitre; mais leur accès sera toujours seulement indirect (par l’observation, par la parole). Un accès indirect peut aider à prendre des décisions: par exemple, des amoureux qui connaissent bien les gouts l’un de l’autre se feront des cadeaux appréciés. Mais poussons plus loin.

Imaginons une situation où un chum agirait seulement pour sa blonde, et une blonde seulement pour son chum. Altruisme total – chacun étant incité à ne penser qu’à l’autre. Ceci dit, les actions sont une affaire de fine tuning. On préfère manger au début d’un repas, on préfère s’arrêter à la fin : pour que le chum sache qu’il doit arrêter de nourrir sa blonde, elle devra le lui dire. Et pour que la blonde sache où gratter le chum, il faudra qu’il le lui pointe. Ce parfait faire-vivre est aussi parfaitement limitatif.

Quand vivre risque de faire mourir

Raison de la progression du vivre-et-laisser-vivre, qui n’empêche pas la personne de s’investir dans des projets de groupe, mais assure qu’elle le fasse seulement si elle le considère bon pour elle. On peut être sociable sans être altruiste. On peut être généreux sans être altruiste. L’altruisme, c’est l’idée qu’il vaut mieux penser aux autres qu’à soi – mes chum et blonde ont montré que ça réduisait le bonheur global au lieu de l’augmenter.

Parce qu’on comprenait ce principe, on avait arrêté de blâmer l’égoïsme. On y revenait peut-être le temps de petites mesquineries de famille ou de voisinage... mais globalement, on comprenait les avantages de vivre égoïstement.

Mais vivre-et-laisser-vivre ne tient plus quand il y a pandémie d’une maladie contagieuse. Pour que ce principe marche, il faut qu’en vivant pour soi, on ne prenne rien aux autres. Alors que ces temps-ci, même une banale respiration sans masque peut risquer de faire mourir. D’où la nécessité de s’empêcher de vivre dans une certaine mesure.

Calculons la vie qu’on empêche

Mais c’est le mot qui importe: mesure. Mesure-t-on assez ce qu’on perd et ce qu’on gagne? Ou se contente-t-on de l’idée que s’empêcher de vivre, c’est faire vivre quelqu’un d’autre? Ce qui évite de se demander combien de personnes, et pour combien de temps, et si ce qu’on gâche ne vaut pas plus que ce qu’on permet à d’autres, dans le fond...

Deux exemples de calcul : le vaccin et le couvre-feu. Avec le premier, on perd un peu de temps et de confort, on risque quelques effets secondaires. Et l’immunité collective à laquelle on participe fait vivre de manière significative. Avec le deuxième, on perd probablement beaucoup de plaisir dans ses activités. Et la quantité de vie qu’on sauve... est de plus en plus faible. L’altruiste, qui calcule mal, sait difficilement quoi privilégier. L’égoïste demande légitimement à quel point on fera vivre avec ce qu’on lui demande de s’empêcher de vivre: qu’on l’intègre dans le calcul au lieu de le lapider...

Ce serait d’une infinie tristesse que la pandémie inverse une tendance éthique de plusieurs décennies. Je nous invite tous à profiter de notre empêchement de vie physique pour faire vivre encore plus richement nos cerveaux. Avec un peu de chance, ça nous aidera à mieux comprendre cette tendance pour mieux la continuer.