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La loi 96 est insuffisante: réflexions sur la situation du français au Québec

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C’est avec un enthousiasme forcé, mêlé de componction, que François Legault a présenté le projet de loi 96, jeudi, à la manière d’un grand geste d’affirmation nationale censé restaurer les droits du français et consacrer son statut au cœur de notre vie collective.

Le discours était beau, très beau, même: il faisait appel à la mémoire, aux luttes du passé, aux ancêtres, au noyau de notre identité. Il rappelait aussi que la langue est un enjeu politique – l’usage de la clause nonobstant viendra rappeler le nécessaire primat de la démocratie et du politique contre la judiciarisation de nos choix collectifs. Il rappelait de même que l’État québécois est l’expression politique d’une nation et non pas une simple entité administrative désincarnée. François Legault a su parler le langage de l’histoire. Mais ce discours était surtout sans ambiguïté: il s’inscrivait sous le signe du compromis, à la manière d’une proposition raisonnable, censée rallier tout le monde, sauf les «extrémistes» favorables à l’application de la loi 101 au cégep. Nous serions devant un projet équilibré trouvant sa valeur dans le fait que certains trouveront qu’il ne va pas assez loin et que d’autres jugeront qu’il va trop loin. À ses côtés, Simon Jolin-Barrette était toutefois là pour nous dire que cette loi était la plus costaude sur le plan linguistique depuis la loi 101, et qu’elle vient même la parachever. Évidemment, si nous jugeons cette loi à la lumière d’un quart de siècle de reculades politiques, elle impressionnera. Enfin, nous bougeons. Enfin, nous agissons. Nous aurions tort de ne rien y voir. C’est toujours mieux que rien: c’est de cette manière que bien des citoyens ont accueilli ce projet de loi. C’est d’ailleurs ainsi qu’avait été accueillie aussi en 2019 la loi 21, qui en elle-même avait une portée assez limitée, mais qui donnait l’apparence d’un grand geste d’affirmation nationale après un quart de siècle de régression identitaire et 12 années de débats sur les accommodements raisonnables.

«Extrémiste»: revenons-y. C’était peut-être le mot le plus important prononcé par François Legault. Autrement dit, il n’a pas senti le besoin d’expliquer son désaccord avec l’application de la loi 101 au cégep: l’étiquette suffit pour disqualifier cette proposition à laquelle se sont pourtant ralliées au fil des derniers mois des figures aussi différentes que Guy Rocher, Michel David, Normand Baillargeon, Elsie Lefebvre, Carl Vallée, Christian Dufour, Gilles Duceppe et même Emmanuelle Latraverse. Ils ont tous été marqués, directement ou indirectement, par les travaux décisifs de Frédéric Lacroix, dont le livre de référence Pourquoi la loi 101 est un échec a reçu jeudi le prix du livre politique de l’Assemblée nationale, comme si cette dernière, avec un clin d’œil malicieux, rappelait au gouvernement ses devoirs. Nous le savons: seule cette mesure pourrait contribuer, à moyen terme, non seulement à ralentir la tendance à l’anglicisation, mais à la renverser. Elle aurait envoyé un signal fort: celui de la grande mobilisation linguistique. Il y a quelque chose de fou à voir un peuple financer lui-même sa propre assimilation linguistique. Car tel est l’enjeu: nous seulement l’anglicisation est en marche, mais elle s’accélère. Cette stigmatisation annoncée des partisans de la loi 101 au collégial annonce à l’échelle de l’histoire un renversement des rôles: traditionnellement, c’était la mouvance du style Parti égalité qui jouait le mauvais rôle dans nos débats linguistiques. Désormais, les nationalistes qui ne se contentent pas de demi-mesures sont appelés à jouer ce rôle. Autrement dit, ceux qui assument pleinement la logique de la loi 101 sont aujourd’hui jugés fondamentalement déraisonnables et insensés. C’est contre eux que le Québec est appelé à se rassembler.

J’étais jeudi sur le panel de La joute pour commenter la loi 96, avec mes estimés collègues Véronyque Tremblay et Thomas Mulcair. Les deux ne cachaient pas leur satisfaction devant la proposition gouvernementale, la première allant jusqu’à dire qu’elle s’attendait à un projet de loi plus musclé. De mon côté, je maugréais. Cette scène, je crois, était révélatrice: ceux qui redoutaient une loi vraiment ambitieuse respirent, ceux qui l’espéraient sont déçus. On pourrait le dire plus largement: quand Ottawa, le PLQ, le West Island, La Presse et les commentateurs fédéraliste accueillent favorablement une loi linguistique québécoise, cela nous en dit beaucoup sur sa véritable portée. Elle est belle, la grande coalition qui s’annonce! Évidemment, on trouve de bonnes choses dans cette loi. Bien des bonnes choses, en fait, d’autant que la loi entend toucher la plupart des domaines de l’activité sociale. Mais l’essentiel n’y est pas: elle semble avoir été pensée dans des catégories exclusivement juridiques, comme si le Québec était de plus en plus mentalement canadianisé mentalement et croyait trouver son salut linguistique dans une construction bureaucratico-juridique, sans tenir compte de la présente mutation démographique qui est le facteur le plus important lorsqu’on pense à notre avenir linguistique. Car quoi qu’on en dise, on aurait beau investir des milliards dans la francisation, les politiques d’intégration ne peuvent pas tout: comment franciser les immigrants dans une ville qui anglicise même les francophones? Mais de cela, on parle peu, comme si c’était l’ultime tabou.

La question, fondamentalement, est démographique. Comme le reconnaissait en 2019 Gérard Bouchard, «le changement capital en cours survient au sein de la région montréalaise où un nouveau rapport majorité-minorité émerge, mais inversé: ce sont en effet les anciennes «minorités» qui sont en train de devenir majoritaires. Les données démographiques, encore une fois, en témoignent. Dans la grande région de Montréal, 40% de la population est maintenant formée d’immigrants. Pour ce qui est de l’île elle-même, la population de langue maternelle autre que française y est déjà majoritaire depuis quelque temps». Face à cela, même la loi 101 la plus exigeante, la plus hardie, ne pourrait rien faire, avec nos seuils qui dépassent absolument nos capacités d’intégration et de francisation. Hélas, la CAQ, après une baisse cosmétique des seuils d’immigration en début de mandat, annonce aujourd’hui vouloir renouer avec les seuils d’immigration fixés par le PLQ des années Couillard. Montréal, ou plus exactement la grande région de Montréal, s’anglicise. Cette mutation démographique ne sera pas sans conséquence, même pour la loi 21. Cette évidence perce désormais dans le langage des partisans du multiculturalisme, comme le disait sans gêne, avec un mélange de candeur et d’arrogance et dans un français approximatif, la militante «antiraciste» Idil Issa lors d’un webinaire d’Amnistie internationale en janvier dernier consacré au «racisme systémique»: «C'est les demographics qui vont gagner, finalement. Le Québec de Mathieu Bock-Côté, c’est le Québec du passé. Ils essaient de prendre une photo et de figer le Québec d’une ancienne manière. Nous sommes diverses, le Québec est différent maintenant. On doit être inclusifs. On doit pas aliéner les jeunes. On doit leur donner une place. Je veux que tout le monde qui aimerait être enseignante étudie l’éducation, étudie le droit. Ne soyez pas peur, la loi 21, ça restera pas au Québec, ça c’est certain. Comme j’ai dit, que ce soit l’année 2300, on ira jusqu’au bout.» Ne nous trompons pas: ce discours méprisant mise explicitement sur la minorisation des Québécois francophones pour inverser le rapport de force politique au Québec. On peut être aussi certains que cette mutation démographique aura aussi des conséquences électorales. Comme le disait encore Gérard Bouchard: «On ne pourra plus se représenter le Québec de la même façon, et la vie politique elle-même va devoir s’ajuster. On peut même entrevoir le jour où un parti implanté quasi exclusivement dans la région de Montréal pourrait prendre le pouvoir.» La multiplication des châteaux forts libéraux à Montréal, puis à Laval, qui est devenue une extension politique du West Island, en témoigne. Les députés Richard Campeau et Christopher Skeete, au-delà de leurs mérites personnels, devraient en être les premiers conscients. La circonscription de Bourget, qui pourrait bien être renommée Camille Laurin, deviendra probablement un château fort libéral – le symbole sera fort. Les fédéralistes rêvent de verrouiller démographiquement l’avenir politique du Québec. L’immigration massive est assurément une richesse électorale pour le PLQ, mais la partition progressive du Québec entre la grande région de Montréal et les régions francophones annonce un triste destin à notre presque pays, comme s’en inquiétait il y a quelques mois à peine Régis Labeaume. Il faut le rappeler: on peut venir de partout dans le monde et devenir québécois. Mais encore faut-il respecter les capacités d’intégration de la société d’accueil – et dans le cas qui nous intéresse, il faut respecter nos capacités de francisation. 

Le gouvernement Legault, qui dispose d’un capital politique immense, exceptionnel, est peut-être en train de gâcher la dernière chance des Québécois francophones d’éviter leur propre marginalisation. L’importance acquise par la question linguistique ces derniers mois créait un contexte d’attente qui lui aurait permis d’aller beaucoup plus loin. Mais nous continuons de faire semblant que la réalité n’existe pas, et nous nous débattons collectivement dans un fantasme politique où la nation québécoise est assurée de son destin et maîtrise parfaitement les paramètres de son identité – il y a quelque chose d’étrange à l’idée qu’on puisse débattre de l’avenir du français sans jamais tenir compte de la dissolution progressive du peuple québécois dans la fédération canadienne, où il est condamné à peser de moins en moins. Mais ne pas tenir compte de cette réalité politique fondamentale déréalise toute nos analyses collectives et nous condamne à terme à l’impuissance politique. Le Québec s’offre des victoires symboliques à répétition. Il s’offre une demi-laïcité, puis un quart de nouvelle loi 101. Il veut même se reconnaître tout seul comme nation, dans son petit bout de Constitution, avec une forme de déclaration unilatérale de société distincte. Le Québec se raconte des histoires, comme si l’essentiel était de se faire croire que tout va bien en se contentant de mesures symboliques flattant notre nationalisme provincial, mais ne remettant pas en cause les structures politiques et la dynamique historique nous condamnant, tôt ou tard, à devenir étrangers chez nous. La loi 96 est une loi nécessaire, mais ce n’est pas la loi qu’il fallait. Espérons que les débats qui viendront dans les semaines à venir permettront de la bonifier. 

J’ai cru que le nationalisme caquiste représentait, à l’échelle de notre histoire, une forme de détour autonomiste, où le Québec réapprendrait à agir avant de renouer, par la force des choses, avec la question nationale dans toutes ses dimensions. Je le crois encore, à certains égards: quand les tribunaux canadiens casseront pour de bon la loi 21, et même s’ils se contentent de la dépecer morceau par morceau, le gouvernement caquiste devra réagir et il se pourrait bien que remontent à la surface les convictions indépendantistes enfouies ou refoulées de François Legault. Les Québécois le suivraient. Il pourrait entrer dans l’histoire à la manière de l’homme ayant accompli le rêve de René Lévesque. Il en aurait les moyens. Il en aurait les capacités. Nous n’y sommes pas encore. Il m’arrive aussi de craindre que le nationalisme caquiste soit un nationalisme nous permettant de nous masquer à nous-mêmes notre passage d’un Québec national, français et laïc, ancré dans la longue histoire du peuple québécois, à un Québec canadianisé, bilingue et multiculturaliste, qui parachèvera ainsi son intégration à une fédération qui aura maté sa dissidence historique, mais auquel il se sera assimilé dans la dignité. Nous verrons comment l’histoire tranchera. 

Chose certaine, cette nouvelle loi pour promouvoir la langue française au Québec est insuffisante. Elle va dans la bonne direction, mais ne va pas assez loin. Elle est bien inspirée, mais insuffisamment résolue. François Legault se présente aux Québécois comme un bon père de famille. Mais le bon père de famille n’est pas toujours celui qui conserve des équilibres illusoires: c’est aussi celui qui fait face aux situations difficiles et qui prend des décisions exigeantes, assurant l’avenir des siens, et dans les circonstances présentes, des prochaines générations. Peut-être François Legault se sent-il prisonnier de son aile fédéraliste qui a conservé les réflexes serviles de notre vieille bourgeoisie? Ce qui manque en ce moment à François Legault, c’est une opposition nationaliste forte, décomplexée, pour le sortir de sa zone de confort. Il lui faudrait rencontrer dans les débats qui suivront la présentation de ce projet de loi une grande coalition pour la défense du français rassemblant des hommes et des femmes de toutes les tendances pour qu’on aborde la question linguistique dans toutes ses dimensions, sans craindre de paraître extrémiste aux gardiens de la respectabilité médiatique et canadienne. Cette opposition se trouve dans les rangs de tous les partis nationalistes, même le sien, on peut en être certain, d’autant qu’on a de bonnes raisons de croire que le ministre lui-même aurait voulu aller beaucoup plus loin. Elle se trouve dans les médias et dans la société civile. Elle se trouve dans la population. On pourrait l’appeler la nouvelle «opposition circonstancielle». Ceux qui connaissent l’histoire comprendront.