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Grand entretien avec Robert Laplante: le projet de loi 96, «un magnifique prix de consolation»

Robert Laplante
Photo courtoisie Robert Laplante

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Robert Laplante, le directeur de la revue L’Action nationale, est un observateur aussi lucide qu’informé de la société québécoise, dont il connaît aussi profondément l’histoire que la sociologie. En fait, il s’agit, à mon avis, d’un de nos plus grands intellectuels, dont la contribution à notre réflexion collective est immense, essentielle. Je l’ai interviewé pour avoir sa première analyse à propos du projet de loi 96. Il nous propose dans le cadre de ce grand entretien une réflexion complète sur notre situation collective dans ses différentes dimensions.

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Mathieu Bock-Côté: Que vous inspire le projet de loi 96? Croyez-vous qu’il parviendra à renverser la tendance à l’anglicisation ou parviendra-t-il au mieux à la ralentir?

Robert Laplante: En un mot comme en mille: c’est un magnifique prix de consolation. Le gouvernement Legault et Simon Jolin-Barette ont confondu hauteur de vue et étendue du propos. Le projet de loi est certes costaud comme l’avait promis le ministre, mais il reste mince sur l’essentiel. On comprend que ce dernier ait dû beaucoup plancher, la maison Québec est en démanche, la machine de l’État a été totalement intoxiquée par le bonne-ententisme et l’esprit démissionnaire qui y a sévi depuis au moins deux décennies. Les quelque deux cents articles sont sans doute nécessaires pour prendre la mesure des dégâts. En remettant les choses en l’état, il aurait pu devenir plus clair que le chantier devrait devenir. Cela n’est pas arrivé.

Ce n’est pas arrivé parce qu’un inventaire des tâches de rénovation n’est pas un plan d’architecte. On découvrira au cours des prochains mois tout ce qu’il y a de judicieux et de pertinent dans les retouches, dans les recoins et sous les combles, et à cet égard, le travail n’est certes pas perdu. Mais ce qu’il manque à ce projet de loi, c’est l’idéal, c’est l’ambition et la volonté de dépassement.

On a fait grand cas de l’astuce de l’article 45. Ceux-là qui ont crié au coup d’éclat ne font que donner la mesure de ce qu’aura été le renoncement à soi-même depuis que Lucien Bouchard a gaspillé la conjoncture référendaire et que ses successeurs ont délibérément renoncé à toute initiative, laissant le champ libre à Ottawa et au déclenchement d’une formidable guerre psychologique contre la nation. Il faudra faire le bilan des années Charest-Couillard pour bien comprendre ce qu’aura été la conduite délibérée d’un programme visant l’effet dépresseur et le travail de sape de la cohésion nationale et de ses repères symboliques. Ce duo maléfique aura fourni des contingents d’ouvriers trop heureux de toucher prébende pour se laisser instrumenter par Ottawa et ces deux sous-officiers qui l’ont servi avec zèle. L’article 45 n’est pas une riposte, c’est le minimum qu’une minorité encore désireuse de vivre aurait dû faire. Refuser de se laisser nommer par d’autres, c’est le degré zéro de la dignité. Il faut s’être singulièrement perdu de vue pour y trouver de l’audace et de la fierté.

On comprend les juristes de se réjouir de ce que cet instrument permettra de faire. On aurait cependant intérêt à comprendre mieux le terrain sur lequel ils pourront s’en servir. Au rythme où progresse la minorisation du Québec, l’article pourra bien contribuer – et ça reste à voir – à gêner les manœuvres de la Cour suprême et d’Ottawa pour défaire l’esprit des lois québécoises, mais dans le meilleur des cas, ce ne sera que «trop peu trop tard». La démographie et les manœuvres centralisatrices auront fait leur œuvre dans la dynamique sociopolitique, et encore une fois il sera alors l’occasion de constater que le droit est en retard sur la société. Un ministère, un commissaire, une bureaucratie qui se fendra de savantes mesures, il y aura tout ce qu’il faut pour se lamenter. Et surtout pour minimiser les pertes, relativiser les reculs. Les commentateurs du «c’est bien dommage» et les bonimenteurs du «c’est pas si pire» ont de l’avenir.

Le projet de loi est un magnifique prix de consolation. Il permettra de s’agiter avec ferveur, de se payer de mots et de se draper dans les gestes symboliques, mais sans toucher à l’essentiel. Il reste un geste de minoritaire. Un minoritaire qui se gausse de faire un pied de nez à Ottawa, mais qui prend bien soin de ne rien bouger de l’estrade d’où il fait sa grimace.

Les nostalgiques n’ont cessé de comparer Jolin-Barette à Camille Laurin sans pour autant aller au fond des choses. Il ne s’agissait pas pourtant de comparer deux personnages, mais bien plutôt deux projets, deux œuvres. Laurin souhaitait faire du Québec une société pleinement française, le projet de loi défend le français et déclame à propos de sa place dans le Canada. On comprend qu’Ottawa l’ait accueilli avec sympathie, lui qui est si soucieux du fait français et des matériaux que sa promotion lui apporte pour conforter l’avant-poste canadien de Montréal.

Le projet de loi reste une affaire de besogneux. On a déploré qu’il manquât de mesures phares. C’est exact, mais c’est rater l’essentiel. Ce qu’il lui manque, c’est une ambition à la hauteur des périls qu’il devrait combattre. Construire le Québec français et refuser la minorisation, voilà ce qui aurait dû faire l’objet d’un énoncé de préliminaire donnant le sens et l’esprit de cette batterie de mesures. La bilinguisation déjà fort avancée, le recul démographique programmé, les clivages socioculturels de plus en plus marqués ne se combattront que par une mobilisation d’une ampleur que ce projet ne laisse même pas soupçonner. En ce sens, il pourrait bien ne servir, comme la loi 101 elle-même l’a été, que d’un instrument de déni, un écran devant une réalité que les dirigeants et les partis politiques ne veulent pas voir et encore moins faire voir.

Mathieu Bock-Côté: Comment expliquer les réticences du gouvernement à agir?

Robert Laplante: L’autonomisme du gouvernement Legault n’est que la recherche non pas du statu quo, mais bien de la régression vivable. Les appels à la fierté sont sans aucun doute sincères, mais ils resteront sans effet sur les causes de la régression politique. Tout ce qu’il a demandé à Ottawa lui a été refusé. Et il en restera ainsi. Il n’y a pas de position mitoyenne possible: ou bien le Québec se comporte comme une minorité et il est traité ainsi ou il s’affirme comme nation et tend vers la pleine maîtrise d’un avenir que les structures politiques canadiennes lui nient ou détournent de ses finalités pour les rendre compatibles avec celles qu’il poursuit. On ne renonce pas à l’aspiration à l’indépendance sans consentir à la dépendance. Or il n’y a pas de degré dans ce dilemme. Ou bien le Québec produit et alimente sa référence nationale ou il compose avec les moyens que le régime lui laisse. Bref, il combat ou il s’accommode.

Le gouvernement a choisi la deuxième voie, s’imaginant que cela sera plus doux, plus confortable en se justifiant d’un pragmatisme toujours inconséquent. Il n’aura ni l’honneur ni le confort. Le Canada a réglé le cas du Québec, et la province subira le même sort que toutes les autres dans une logique centralisatrice qui tend de plus en plus explicitement vers la construction d’un régime unitaire. Ceux-là qui s’imaginent que le débat sur les normes nationales pour les personnes âgées ou la culture et les communications sont des épisodes qui trouveront des compromis bénéfiques ont d’ores et déjà consenti à se satisfaire de solutions bancales au nom du «ç’aurait pu être pire» et des urgences qu’Ottawa a tout intérêt à laisser grandir pour faciliter le consentement.

Sur le plan interne et pour revenir au projet de loi, cette posture politique se traduit par le refus de changer la dynamique profonde de la minorisation. Le projet ne tire aucune leçon de la loi 101 et de ce qui s’est passé malgré sa présence et sa consécration symbolique. La lacune principale de la grande loi aura été de ne pas avoir pu instaurer la reconfiguration institutionnelle d’une société dont la morphologie provinciale reste celle d’une société bilingue. Le projet de loi 96 reste dans les mêmes ornières. Et c’est un choix.

Les dispositions sur le statut des municipalités bilingues sont une insulte à l’intelligence des citoyens. Le Québec serait un État à l’ordre juridique à géométrie variable. Le Québec est français, mais certaines municipalités peuvent choisir de ne pas l’être. La langue officielle et commune devient facultative là où la résistance s’organise et se manifeste. Le gouvernement a démissionné, il s’est défilé pour ne pas livrer bataille sur un principe essentiel. Une telle attitude ne révèle pas seulement sa couardise, elle démontre surtout qu’il ne tient pas tant à la portée de ses propres énoncés.

L’autre exemple que plusieurs commentateurs ont retenu est celui du renoncement à faire du cégep une institution française. Le projet de loi est une véritable honte à cet égard. Une honte pour avancer sournoisement une position de laisser-faire pour l’anglicisation et la domination du réseau collégial par l’anglosphère. C’est une manœuvre déshonorante, en effet, que celle du plafonnement à 17%. Elle désinforme, c’est un mensonge bureaucratique inique: dans les faits, cette proportion établie sur l’ensemble du Québec consacre la domination des institutions anglaise à Montréal, où elles pourront continuer de recevoir au moins la moitié des inscriptions. C’est franchement affligeant de couardise. Le premier ministre Legault a tenté de jouer les pragmatiques en affirmant avoir trouvé là un compromis raisonnable. Le comptable en lui devrait pourtant savoir qu’une solution ne peut être raisonnable si elle est injuste. Et le projet de loi consacre l’injustice: les institutions anglaises sont surfinancées et elles le resteront malgré l’apparente solution de contingentement. Ce sont les cégeps français et en particulier ceux des régions qui en font et feront les frais.

Cela ne s’arrête pas là. Malgré l’imposition d’une obligation d’une politique linguistique, les universités anglaises vont continuer d’évoluer dans un contexte de surfinancement qui non seulement produit des inégalités structurelles dans l’accès aux études supérieures, mais encore contribue à l’anglicisation massive du centre-ville de Montréal. Sans une modification structurelle, sans reconfiguration de l’architecture institutionnelle et de ses modalités de financement, les politiques linguistiques resteront des colifichets, des breloques qui occuperont des bureaucrates inoffensifs. On pourrait continuer longtemps tant ce projet est rempli de chausse-trappes et de trompe-l’œil. Les déclamations et les mesures symboliques compteront pour peu devant les 100 millions accordés à Dawson et le milliard à McGill, à qui le gouvernement s’entête à faire don du site du Royal Victoria.

En matière d’enseignement supérieur comme dans les autres domaines, le projet de loi reste prisonnier d’une conception faussée de l’anglicisation. Il refuse de considérer – même s’il en a tout de même un peu l’intuition en matière de langue de travail – que les pratiques linguistiques sont façonnées par un cadre législatif et des logiques institutionnelles. L’anglicisation n’est pas d’abord un choix individuel à combattre par les appels à la fierté et les leçons de bon parler, c’est un résultat produit par le statut de la langue et le système institutionnel qui lui sert de matériau et de support. L’assimilation n’est pas d’abord la somme des décisions individuelles, c’est une production, un résultat institutionnel qui exprime et concrétise une domination culturelle et linguistique. Qu’il s’agisse d’intégration des immigrants ou de langue d’accueil dans les commerces, c’est d’abord la concurrence des langues et des modèles d’intégration qui fixe le cours des choses.

La dualité institutionnelle dans les systèmes d’éducation, de la santé, des affaires sociales et dans la culture ou des affaires municipales est la condition d’efficacité de cette concurrence. Elle crée les conditions d’érosion, voire d’annulation des efforts consentis. La plus grande partie des énoncés de principe de ce projet sont contournables. Le dualisme institutionnel à peu près généralisé offre autant de voies d’évitement que se trouvent de groupes d’intérêts qui tiennent à rester et à se considérer comme des avant-postes canadiens dans la Belle-Province. C’est sous couvert de protection des droits de la minorité historique que ce dualisme est entretenu. C’est une ruse efficace. Dans les faits, la reconnaissance de la minorité anglophone n’est pas en cause. Ce qui se joue dans ce dualisme c’est le refus de considérer cette reconnaissance dans le registre de l’exceptionnalisme: la norme devrait être celle du fonctionnement intégral des réseaux sur des normes linguistiques et culturelles portés par la loi, et les solutions institutionnelles de la minorité ne devraient en représenter que des volets d’exception, pas des voies parallèles et le dédoublement.

La vérité institutionnelle actuelle est limpide: ce sont les institutions dédoublées qui produisent des anglophones. Comme l’illustre le cas des cégeps: ce sont des immigrés, des enfants d’immigrés et des natifs francophones qui choisissent de s’assimiler qui leur fournissent le gros des effectifs. Il en va de même des «clients» et usagers dans le domaine de la santé, quiconque a déjà fréquenté un hôpital de l’anglosphère montréalais est à même de le constater. La vérité, c’est que la minorité anglophone historique n’a plus la démographie pour soutenir ses institutions. Ces dernières ne peuvent se maintenir et se développer que par le détournement d’usagers qui, en contexte normal, devraient se trouver dans l’orbite des institutions majoritaires. Le cas de Concordia est un exemple criant, cette université qui a déclassé l’UQAM. C’est une institution qui phagocyte les ressources du gouvernement du Québec pour mieux s’inscrire dans le clientélisme canadien et la marchandisation des voies de contournement des lois linguistiques.

Enfin – et c’est une lacune majeure du projet de loi et de l’approche gouvernementale –, une leçon capitale du bilan de la loi 101 n’a pas été tirée. Le glissement des enfants de la loi 101 vers les institutions anglaises et leur rapport instrumental à la langue française (maintes fois documenté) illustrent tragiquement la faille majeure des approches linguistiques: la langue sans la culture n’assure aucun développement culturel. Pour faire du français la langue commune, il faut une approche culturelle qui imbibe et marque tous les volets des dispositions de la politique linguistique. Des locuteurs qui ne savent rien des œuvres et que n’habitent pas les récits ne participent à la vie collective que sur le mode anecdotique et circonstanciel, la culture québécoise n’est pas leur milieu, encore moins leur référence.

Mathieu Bock-Côté: Quelles mesures auraient été nécessaires pour que ce projet de loi soit à la hauteur de ce que la situation exige?

Robert Laplante: Ce n’est pas le lieu ici de passer en revue l’ensemble du projet de loi. Un examen minutieux va s’imposer, car des principes mal assis et mal assumés ne peuvent conduire qu’à des modalités inefficaces et mal adaptées aux ambitions déclarées. On peut cependant d’ores et déjà pointer trois grands registres dont les logiques devraient charpenter la définition et le choix des modalités.

L’immigration

La minorisation repose sur une dynamique démographique qui relève tout à la fois des choix et des actions du Canada et, comme encastré dans sa réalité, un contexte québécois où s’entrecroisent faible natalité, vieillissement et choix d’immigration. Seule une impossible politique de population pourrait permettre d’aborder les enjeux correctement. La chose est pourtant d’une criante évidence: une minorité comme celle que nous formons sur le continent ne peut se faire la championne de l’immigration, surpassant au pro rata des puissances comme les États-Unis et la France. C’est une vérité aussi vieille que la sociologie: un groupe qui recrute et accueille plus que sa capacité d’intégration ne grandit pas, il se dissout. Dépenser des centaines de millions pour tenter de maquiller cette évidence est d’une absurdité sans nom. La mesure de base qui s’impose: réduire très significativement le nombre d’immigrants. Cela heurte l’immigrationnisme canadien et ses enrobages multiculturalistes, mais cela ne change rien aux données de base du problème.

En quarante ans, la loi 101 est à peine parvenue à atteindre le 50% de transferts linguistiques avec des seuils beaucoup plus bas que ceux que le Québec pratique depuis trop d’années déjà. La sous-performance ne permettra d’atteindre les 90% supposément visés: la loi des nombres est impitoyable et la minorisation sera consommée bien avant que les seuils puissent être atteints – si jamais la persévérance à les atteindre restait maintenue dans de telles circonstances.

Les pressions des nombres actuels sur le système d’éducation et le poids qu’elles exercent dans la crise du logement à Montréal ne trompent pas. Accueillir autant de milliers de nouveaux ménages sape littéralement les conditions de réussite de toute politique d’accueil et de francisation. Malgré les millions annoncés et les sommes faramineuses qui seront englouties, le projet de loi ne sera qu’une tentative pour vider la mer avec un dé à coudre. On l’a vu, le gouvernement a vite reculé devant les lobbies et se montre docile à soutenir l’insoutenable. La seule mesure conséquente applicable en complément de la réduction des seuils devrait concerner les exigences de maîtrise de la langue française avant l’entrée au pays. C’est la solution la moins coûteuse et la plus immédiatement efficace pour déployer des moyens d’intégration. Il y a des limites à nourrir les contre-messages. Accueillir moins pour accueillir mieux n’aura été qu’un slogan, une ponte de boîte de communications. Il faut une singulière volonté d’autoaveuglement pour s’imaginer que la régionalisation représente une solution structurante: partout dans le monde, l’immigration est une affaire de métropole. Le Québec n’y fait pas exception. Il y a une reconnaissance implicite dans cette insistance sur les vertus miraculeuses de la régionalisation: la métropole ne peut servir l’intégration en français. Les millions annoncés serviront d’abord à financer la bonne conscience et les illusions. Le ministère promis documentera les ratés.

Les fonds publics

Ce serait un principe simple à comprendre pour éviter que le Québec ne finance sa propre minorisation et l’anglicisation rampante: aucuns fonds publics ne devraient soutenir les politiques, programmes, initiatives et institutions dont l’effet net est de compromettre les orientations et moyens de francisation. Le projet de loi laisse poindre une timide démarche en ce sens par les dispositions touchant la participation aux marchés qui serait rendue conditionnelle à l’obtention d’un certificat de francisation. Cela ne va manifestement pas assez loin: aucune subvention ne devrait être accordée aux organisations et entreprises qui ne se conformeraient pas aux exigences de la loi. Cela irait des subventions aux garderies bilingues aux aides aux entreprises auxquelles il faudrait en plus dépenser des efforts considérables pour les convaincre d’être conséquents pour faire du français la langue du travail, en passant par les subventions aux collèges privés et publics qui font des affaires d’or à tracer des voies d’anglicisation. On entend déjà hurler l’ineffable Chambre de commerce de Montréal: il ne faudrait pas mélanger la langue et la business...

On imagine aisément tout ce qui reste à faire et qui pourrait être fait quand on pense que les clubs de foot catalans exigent par contrat que les joueurs étrangers s’engagent à maîtriser la langue catalane. On se souviendra des anecdotes touchant l’imposition de l’anglais dans les chambres des joueurs des clubs juniors. Et l’on rigolera des directives pour doter les fonctionnaires de cartes professionnelles françaises pour négocier en anglais des subventions aux entreprises. Soyons honnête, la décision du gouvernement de communiquer en français avec les personnes morales et les immigrés (au bout d’un pitoyable délai de carence, laissant comprendre qu’au fond l’anglais reste toujours une solution pratique même pour négocier ses accès aux cours de français).

Il restera toujours néanmoins la responsabilité collective, celle qui devrait s’exprimer dans tous les milieux. Mais il faut se garder des pièges du volontarisme: c’est l’État qui fixe le statut et définit le cadre institutionnel de l’expression des pratiques individuelles. Les branchés qui baragouinent en bilingue n’échappent au ridicule que par un laxisme que trop de gens se plaisent à confondre avec la tolérance. Miron a écrit des pages et des pages sur ces praticiens du «traduidu» et les dégâts d’une pseudo-tolérance qui se refuse à considérer que le bilinguisme comme modèle de socialité n’est qu’une étape de transition. On peut imaginer que les snobs qui se pavanent dans les «start up» subventionnées auraient le caquet moins haut si le soutien de l’État était conditionnel au respect des exigences de la législation. On perdrait moins de temps à leur quémander un site internet traduit...

La culture et les communications

Une législation linguistique sans volet culturel fort ne servira pas les objectifs d’intégration en plus de contribuer à réduire la langue à un simple instrument de communication. À plus forte raison dans le contexte actuel où la pandémie a largement contribué à déstabiliser davantage les pratiques et les institutions culturelles et accentué l’emprise des géants du numérique et de la domination culturelle de l’anglosphère, le projet de loi aurait dû consacrer le rôle clé de la diffusion culturelle et de la participation du Québec aux institutions de la francophonie. Sur le plan interne, les «marchés» et les publics sont plus clivés que jamais en raison de la domination de la culture de masse américaine et de ses relais et satellites dans l’écosystème local. Les zélotes des idéologies diversitaires ne s’activent guère autour de la référence québécoise. Et trop souvent, les débats qu’ils appellent ou nourrissent ne voient dans la culture québécoise qu’un fatras considéré avec condescendance.

Le projet de loi a raté une occasion formidable de reconnaître et outiller le dynamisme et la créativité de la culture québécoise, construite, servie et propulsée par la langue française. On ne valorise pas le français pour revamper les enseignes commerciales ou les transactions au dépanneur. Notre langue est un fait de civilisation, porteuse d’une expérience historique unique et d’une vision du monde qui enrichit déjà le concert des nations. Il faut composer avec la logique défensive qui restera toujours inhérente à notre condition et à notre rapport à la langue: nous sommes une poussière sur le continent, et les pressions uniformisantes sont consubstantielles à notre destinée. Il faut composer, mais ne pas se soumettre entièrement à ce que cette posture impose de facto. En ces matières comme dans bien d’autres, la meilleure défensive passe par la prise d’initiative, par l’audace confiante et, n’ayons pas peur des mots, par une dose d’orgueil. Pierre Perrault a laissé des œuvres phares sur le sujet. Encore faudrait-il que son travail comme celui de toute notre tradition artistique et culturelle soit mieux traité. Le projet de loi aurait dû énoncer les principes de cette reconnaissance culturelle fondamentale et baliser des champs d’intervention où elle devrait marquer les orientations du gouvernement et des ministères, au premier rang desquels, faut-il le dire, aurait dû être interpellé et encadré le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur.

La culture et la langue sont les clés de voûte du développement. La loi aurait dû l’affirmer clairement et proposer en conséquence un train de mesures qui auraient donné l’élan vital à une politique qui en manque cruellement. On peut imaginer que si cette politique avait été accompagnée d’une proposition de relance culturelle déterminée à poser des gestes fondateurs, nous ne serions pas à débattre du parler relâché. Si le gouvernement avait annoncé des engagements à la hauteur des aides pour une seule cimenterie, on imagine que les discussions sur l’attractivité des oeuvres, le développement des publics et sur les vertus pédagogiques des contenus culturels québécois auraient pris une tout autre tournure.

Le premier ministre et le ministre Jolin-Barette ont insisté sur l’exemplarité de l’État. On ne peut qu’acquiescer. Mais il faudrait que cesse au moins cette habitude de soumission de tenir des conférences et points de presse en bilingue pour affirmer que le français est la langue officielle. Il faudrait que la discussion sur le rôle des géants du numérique ne soit pas qu’une affaire de parts de marché, mais bien une invitation à prendre les moyens de traiter avec sérieux le rôle fondateur de notre culture.

Mathieu Bock-Côté: Croyez-vous qu’une opposition nationaliste puisse se lever contre ce projet de loi insuffisant?

Robert Laplante: Je ne le sais pas. Je l’espère néanmoins et je tenterai de faire ma part pour que cela advienne. Les obstacles sont nombreux et il ne faut pas les minimiser. L’indigence médiatique et la culture de dénationalisation que promeuvent des franges entières des artisans du monde des communications dressent un obstacle de taille. Les points de vue antinationaux ou carrément désincarnés y servent trop souvent de substrat pour l’américanisation à la canadian. À les lire et les fréquenter, trop souvent «on ne s’entend plus venir au monde» comme l’a si justement noté le poète Michel Garneau.

Ce voile sur notre condition, malheureusement, ce ne sont pas les partis politiques qui sont en mesure de le déchirer. L’indigence intellectuelle qui les caractérise a de quoi faire frémir. Les programmes sont des bricolages insipides. Il est remarquable de constater jusqu’à quel point le projet de construire le Québec y est absent. C’est la référence canadienne, c’est-à-dire un apparent statu quo qui fixe les horizons. Le naufrage du Parti québécois (PQ) et plus globalement du projet indépendantiste n’en finit plus de fournir des signes de confirmation. Et pourtant, rien n’est joué pour la nation. Le PQ saura-t-il se resaisir et retrouver le cap? Québec solidaire a de plus en plus de mal à faire semblant que le pays l’inspire. La conjoncture se fissurera-t-elle? On peut l’espérer.

Des signes encourageants pointent de partout. On l’a vu dans les réactions à la pandémie. L’achat local, l’autonomie alimentaire, la sécurité pharmaceutique et en matière de matériel médical: ces thèmes ont trouvé de fortes résonnances dans la population. Le peuple manifeste des signes tangibles de sa volonté de faire nation. C’est moins clair du côté de ses élites. Mais il n’y a rien là de bien nouveau: c’est notre condition historique que d’être mal servis par des leaders qui trouvent plus d’intérêt à gérer et profiter de la dépendance qu’à se battre pour y mettre fin. C’est la nature de la domination qui s’exerce sur notre peuple qui produit des élites velléitaires et bonne-ententistes. Les débris du Québec inc. que s’acharne à rescaper la CAQ produiront-ils une nouvelle cohorte de décideurs qui sauront lire et défendre l’intérêt national? Cela reste à voir. Cette fois-ci comme à toutes les précédentes, nos réponses collectives sont toujours possiblement porteuses de victoires sur l’improbable.

Une question nationale ne disparaît jamais. Elle se résout ou elle pourrit tout le devenir. Renoncer à la liberté et renoncer à l’aspiration à la liberté ne peuvent conduire qu’à la médiocrité en pavant la voie de mépris et d’humiliation. Je pense que nous sommes capables de dépassement et que les circonstances entourant les débats sur le projet de loi 96 vont nous le faire réaliser. Ce coup-ci ou la prochaine fois.

C’est dans la logique de la politique de la demi-mesure que de reporter les rendez-vous inéluctables. Le «bill 63» l’a démontré jadis. Même Robert Bourassa, si habile à la défilade, n’a pu contenir le soubresaut de l’histoire avec sa loi 22. Le gouvernement Legault devra être mis au défi d’y apporter des modifications majeures. Il y a encore une volonté de vivre assez forte dans la société civile pour lui faire entendre raison malgré la faiblesse de l’opposition politique. C’est le propre de ce genre de moments historiques de se révéler en dehors des balises que voudraient bien leur fixer ceux-là qui souhaiteraient des voies de facilité. C’est peut-être dans les mois à venir que l’événement historique que s’attribuait François Legault le ramènera devant ce qu’il a tenté d’abandonner.

Nous saurons bien assez tôt si le projet de loi 96 ouvre sur l’avenir ou s’il fixe un prochain retour du refoulé.

Personnellement, c’est l’avenir qui m’intéresse.