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En franglais, s’il vous plait!

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Notre langue nationale est le franglais; c’est cet hybride qu’il faut promouvoir comme instrument original dans le concert des nations.

J’ai la chance d’écrire mon billet de blogue hebdomadaire à un moment fixe. Je dis « chance » parce que, si ça me rend un peu moins réactif à l’actualité, ça oblige une légère inactualité qui, elle, force à prendre un certain recul. À propos du projet de loi 96 déposé la semaine dernière par Simon Jolin-Barrette, quelques jours m’auront suffi à la remettre dans son contexte global. Même si mon idée de fond sur la loi 101 est faite depuis un certain temps, je l’ai creusée encore plus en profondeur depuis jeudi dernier.

Les trois sens de «langues»

Le mot «langue» a trois sens : 1) le langage verbal – outil pour l’espèce humaine; 2) une langue collective donnée – outil pour ceux qui la parlent (le français, l’anglais, l’espagnol, etc.); 3) la langue comme organe – outil personnel. 

Et il y a des influences mutuelles entre les trois. 1) vient du fait que le cerveau, le crâne, le nez, la bouche (donc 3) et le larynx se soient développés et l’aient permis. 2) est possible parce que l’humain est un animal social, donc aussi verbal. (Une triste expérimentation historique a d’ailleurs montré que des enfants élevés hors de toute communication en mouraient parce que leur cerveau se sous-développait.)

Parler comme les Romains

Le langage et une langue donnée sont nécessaires pour formuler la loi. L’État, avant d’être une main qui frappe ou qui redistribue, se trouve dans les discussions qu’une collectivité tient sur les règles qu’elle désire pour son vivre-ensemble : raison pour laquelle les langues sont nationales depuis si longtemps. 

Être citoyen, c’est parler sur la Cité, avec la Cité, dans la langue de la Cité. Si à Rome, il faut parler comme les Romains, c’est d’abord pour en être compris, ensuite pour en faire partie et débattre avec eux des règles du jeu de la vie en société. Si tous les chemins menaient à Rome, c’était surtout une langue unique (le latin) qui faisait l’Empire.

La COVID a mis la table

Des projets de langue mondiale (surtout l’espéranto) ont été tentés sans succès. Depuis un moment, l’anglais joue le rôle de langue mondiale – ironiquement dite «lingua franca». Notre mondialisme nous faisait reconnaitre la pertinence de ce carrefour. 

La conséquence internationale la plus forte de la pandémie aura été de ralentir le flux mondial de tourisme. Physiquement, nous nous sommes tous localisés. 

Certains l’ont fait d’esprit autant que de corps. Les nouveaux critiques du mondialisme, plutôt qu’altermondialistes, s’affirment haut et fort localistes et antimondialistes. La table est donc bien mise pour un renforcement de la législation linguistique. 

La langue fait la loi; prudence avec l’inverse...

Boucle étrange : la langue fait la loi, qui peut en retour agir sur la langue. Boucle dangereuse aussi : parce que si elle limite l’évolution de cette source du droit, elle se prive des potentiels apports bénéfiques de sa transformation spontanée. 

La loi est nécessaire pour éviter que la discussion collective devienne impossible par la fragmentation d’une langue nationale en dialectes trop distincts. Mais si elle se justifie en disant qu’elle défend la « richesse » d’une langue, elle fait fousse route. 

Québécismes franglais

Cette richesse doit être valorisée, mais pas par la loi. Notre langue nationale, c’est une fusion unique de français et d’anglais; c’est le dit «franglais». Cette fusion découle de notre nord-américanité, de notre intégration dans un Canada majoritairement anglophone, de notre volonté de nous démarquer de la mère-patrie qu’est la France, etc. 

Nous avons nos franglicismes nationaux («parker» pour «stationner», «toffer» – de «tough» [«dur»] – pour «endurer») comme régionaux («soute» pour «suit» [«habit»] à Québec; «cygne» pour «sink» [«évier»] au Saguenay). Nous calquons (prendre des structures de phrase à l’anglais ou traduire au mot à mot) aussi plus qu’ailleurs. 

Les Français saupoudrent de l’anglais dans leur discours par effet de mode, parce que «ça fait business» (prononcer «biznès») de parler comme les Étatsuniens. Nous, qui côtoyons les Étatsuniens de beaucoup plus proche, nous nous les sommes incorporés.

Retourner le stigmate anglophone

Notre franglais est un autre nom du «québécois», qui insiste sur le fait que celui-ci n’est pas qu’une évolution parallèle du français de France avec quelques différences. 

Certains le disent colonisé parce que conséquence d’une oppression historique. On s’entend sur le fait : faut-il pour autant renier cette origine peu glorieuse? Ne faut-il pas plutôt se la réapproprier, retourner ce stigmate et le pousser encore plus loin? 

Paramétrer notre franglais, j’en suis; l’OQLF fait un excellent travail en ce sens. Mais vouloir encadrer un français aussi pur que purement imaginaire, ce serait appauvrir notre langue. Pour préserver quel français d’avant la conquête anglaise, donc? Celui de la France – rien qu’un autre pays colonisateur, même s’il a été le premier? 

Ce à quoi j’appelle le poing levé, moi, c’est à parler fièrement «en fran[gl]ais, s’il vous plait». Parce que la meilleure manière de défendre une langue, c’est d’attaquer avec elle.