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Un grand et solide héritage

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Photo d’archives Gilles Lupien, qui est retenu ici par le juge de ligne, protégeait les vedettes du Canadien comme Guy Lafleur, surtout contre les Big Bad Bruins.

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Gilles Lupien est mort. Il était un ami. Quarante-trois ans à se côtoyer, à parler de business et d’hommes, seize ans à le faire vivre à travers le visage et les répliques de Pierre Lambert dans Lance et compte, toute cette vie laisse des traces profondes.

Hier, quand j’ai appelé Enrico Ciccone, j’avais de la peine. Mais c’était une bien petite peine à côté de celle de Ciccone. Pour moi, Gilles Lupien était un ami. Pour Chico, Gilles Lupien était SON ami. C’est pas pareil. Un frère aîné. Un père, même si Chico a peur de blesser quand il le pense. Un immense mentor qui l’aura encouragé jusqu’à la fin en cautionnant son entrée en politique.

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Chico a reçu un appel hier avant-midi. Lupien avait connu de fort mauvais derniers jours aux soins palliatifs, et Érik, le fils du grand Gilles, a appelé Ciccone pour lui dire que ça achevait.  

Enrico s’est rendu à l’unité des soins palliatifs à midi et trente. Le grand était plongé dans un sommeil de morphine. Chico s’est penché sur lui et s’est mis à lui parler. À le remercier, à lui dire combien il l’aimait. En écoutant chaque respiration, chaque râle pour deviner si le grand comprenait dans l’antichambre de la mort ce que lui disait son grand compagnon, dont il était si fier. « Je suis convaincu qu’il comprenait », a juste noté Ciccone en refoulant des pleurs qui lui serraient la gorge.

UN GRAND HÉRITAGE

C’est Chico que j’ai appelé parce que tant de choses m’ont rapproché de lui. Et je sais que si l’amour infini existe, c’était cet amour qu’éprouvaient Lupien et Ciccone l’un pour l’autre. Un amour enrichi par les batailles, les luttes, les passages à vide, les séparations et les retrouvailles, les grandes décisions de la vie...

Mais j’aurais pu appeler Patrick Lalime, Sean Couturier, Denis Gauthier et plein de ces hommes vrais et solides qui ont grandi en plongeant leurs racines dans le terreau de Gilles Lupien. Ses protégés brillent dans le hockey et souvent dans leur vie. Le grand était particulièrement fier d’une statistique de sa bande : « 90 % d’entre eux sont encore mariés avec leur première femme. Ça témoigne de leur maturité », me disait Lupien lors d’une de nos dernières conversations.

En fait, c’était la semaine dernière. Des réseaux sociaux annonçaient sa mort. Je l’ai appelé pour vérifier. Mettons que c’était prématuré et que nous avons bien ri. Et mettons aussi que jamais je n’aurais pensé que dix jours plus tard, le grand Loupie serait parti.

FIER POUR GUY LAFLEUR

Gilles Lupien est mort le même jour où la Ligue de hockey junior majeur du Québec annonçait le retrait du chandail no 4 porté par Lafleur avec les Remparts de Québec.

C’est une triste ironie du sort. Le numéro 24 du Canadien a consacré ses trois saisons chez le Canadien à protéger Flower. Les autres aussi comme Mousse Mondou ou Pierre Larouche, mais quand le Canadien s’en allait battre les Big Bad Bruins au Boston Garden, qui c’est qui s’occupait de John Wensink, de Wayne Cashman et de Stan Jonathan pour que Lafleur puisse patiner en paix ?

Le grand.

Il y a des textes qu’on est plus contents d’avoir écrits que d’autres. Il y a un mois, je roulais entre West Palm Beach et Sarasota quand j’ai fait ma première de plusieurs entrevues avec Lupien. C’était le jeudi. Le vendredi, il devait subir une souffrante ponction de l’abdomen. Je l’ai rappelé le samedi matin. On a jasé près de deux heures. Puis, je me suis installé dans la chambre d’hôtel pour écrire le long reportage paru le dimanche dans Le Journal pendant que Lady Ju soignait une abominable migraine.

Le dimanche, en revenant à West Palm, j’ai rappelé Lupien. Il était envahi d’appels. Des dizaines, en fait plus de cent : « Enfin, j’ai l’impression que mon message qu’il faut protéger nos p’tits gars est passé. Que les gens ont compris », m’a-t-il dit.

Il était content. Pas pour lui, pour les jeunes. Je l’étais encore plus que lui. 

Depuis, ça n’a pas cessé. Et Gilles Lupien a reçu les mots d’admiration, d’amitié et d’amour que l’on retenait à cause de sa taille intimidante et de sa voix bourrue.

Je suis tellement content qu’il n’ait pas eu à attendre ses funérailles comme c’est trop souvent le cas...