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Les fossoyeurs de la langue française

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Dure, dure journée que ce 19 mai 2021 pour notre pauvre langue française.

Hugo Dumas, le chroniqueur télé de La Presse+, célébrait, hier, les vertus d’une nouvelle minisérie de Radio-Canada, Les petits rois, pendant que d’autres – ils sont plus nombreux qu’on le croit – voient le franglais comme l’avenir du français au Québec. Dumas ajoute avec une certaine prudence que les dialogues des « petits rois », qu’il juge pourtant très réalistes, « ne sont pas l’idéal pour notre langue française ».

Les six épisodes de 42 minutes de la minisérie s’adressent aux jeunes de 16 à 25 ans. Comme Chambres en ville, jadis. Mais qu’on ne se trompe pas, la minisérie de la SRC n’a rien à voir avec Chambres en ville, la série de Sylvie Payette qui a fait les beaux jours de TVA durant sept saisons. Seule similitude entre les deux, les personnages qui devraient avoir l’âge d’étudiants de secondaire cinq sont incarnés par des comédiens qui sont 10 ans plus âgés.

Je me demande de plus en plus souvent si Radio-Canada ne reçoit pas trop d’argent. Depuis cinq ans, le diffuseur public accouche de nouvelles séries au rythme où les chattes font des petits. Même la pandémie ne semble pas avoir entamé le rythme endiablé des naissances. 

UN CADEAU DE LA SRC À NOS DÉPUTÉS

En comparaison, le réseau anglais se fait plutôt chiche en matière de séries dramatiques. Il faut dire qu’au Canada anglais, une série coûte de trois à quatre fois plus cher à produire qu’au Québec. Ça, c’est une autre histoire sur laquelle je reviendrai. Une histoire dont les auteurs, les interprètes et les artisans québécois font malheureusement les frais.

Les députés de l’Assemblée nationale n’auront pas encore commencé l’étude du projet de loi 96 « sur la langue officielle et commune du Québec » que par le biais de l’Extra tou.tv (qu’il faut payer en extra !), Radio-Canada leur fera cadeau de six émissions dans lesquelles les personnages parlent exactement la langue dont la loi entend nous protéger. 

Il ne s’agit pas pour Radio-Canada de faire œuvre utile en dénonçant ce qu’il arrivera à notre langue si la tendance se maintient, mais bien de choquer. Comme le diffuseur public a le don de manger à tous les râteliers, il ne s’en prive pas. Il est prêt à tout pour rejoindre l’auditoire qui lui échappe, quitte à perdre une partie de celui qu’il a déjà.

ENCORE UNE IMPORTATION DES USA  

Je connais personnellement des dizaines de jeunes qui ont l’âge des protagonistes de la minisérie. Certains de ceux-là sont mes petits-enfants. N’en déplaise à Marie-Hélène Lapierre et Justine Phillie, les deux scénaristes, aucun ne s’exprime dans l’incompréhensible charabia d’Adaboy, de Julep ou de Pom, les personnages narcissiques et paumés qu’elles ont inventés.

J’écris « inventés » pour être gentil, car leurs personnages et le ton général de la série sont largement inspirés des séries populaires dont le réseau américain CW fait ses choux gras depuis quelques années. Comme si ça ne suffisait pas d’importer des États-Unis les extravagances et l’absurdité de la culture woke.

Avec des personnages qui parlent l’abominable langue des « petits rois » sur les ondes de la télévision publique, avec l’élite snobinarde du Plateau Mont-Royal qui juge d’avant-garde les femmes qui s’expriment dans la langue poético-religieuse des grandes gueules des tavernes d’autrefois, avec tous ceux qui croient que le franglais est l’évolution inéluctable de notre langue, nous avons plus de fossoyeurs qu’il n’en faut pour entonner à brève échéance le requiem du français au Québec.